La Corse nest pas pour moi un département
comme un autre, cest ma famille ! !
Napoléon III
Intituler cet exposé Napoléon III et la Corse , ce nest pas pour se contenter dénumérer toutes les interventions économiques et sociales que cet homme hors du commun consentit à ses compatriotes dans lîle. Nous en parlerons évidemment aux termes dune dernière partie. Auparavant, une place sera consacrée à la jeunesse de Louis-Napoléon au cours de laquelle naquit et sétendit une ambition naissante dans lombre de son oncle Napoléon 1er. Nous essaierons ensuite de faire revivre le brillant regain du Bonapartisme que Louis-Napoléon ne cessa jamais dappeler de ses vux et dencourager. Dans lépilogue enfin nous évoquerons la chute du Second Empire et ses conséquence pour la Corse et le bonapartisme.
***
En guise davant-propos, il paraît nécessaire de rappeler très brièvement ce que fut lexistence de ce souverain au destin le plus fertile en rebondissements de lHistoire, puis de brosser un rapide tableau de son caractère dominant.
Neveu de Napoléon 1er, petit-fils de lImpératrice Joséphine, fils du Roi et de la Reine de Hollande, Altesse Impériale sous le Premier Empire, collégien bavarois et Prince Louis-Napoléon Bonaparte en exil, patriote italien faisant le coup de feu avec les carbonari contre les troupes papales, inventeur dune machine lance-pierre, capitaine de cavalerie de la garde nationale de Bologne, rebelle anti-autrichien, capitaine artilleur suisse, commandant le corps des pompiers de Sallenstein, prétendant au trône, aventurier pris deux fois en France les armes à la main, ouvrier maçon pour sévader, héros dun drame romantique, comte dArenenberg circulant sous de nombreux noms demprunt, constable anglais, député français élu à la fois par plusieurs départements, citoyen Bonaparte puis prince Louis , président de la deuxième République, Empereur des Français, général en chef vaincu, prisonnier de guerre en Allemagne et souverain exilé en Angleterre !
Au physique, Louis-Napoléon se présentait comme un homme un peu trop enveloppé . Doté de petites jambes, il prenait, à cheval, une indéniable allure, mais dès quil descendait de sa monture, lillusion disparaissait. Son visage, orné de moustaches effilées, le menton prolongé par une barbiche en pointe, lui donnait une physionomie tellement originale que tous les hommes de Second Empire sempressèrent de limiter.
Ayant vécu à létranger, cherchant souvent ses mots, il parlait allemand comme un suisse, anglais comme un français et français comme un allemand . Peu expansif, il apparaissait comme un personnage énigmatique - un être somnambulesque, disait-on - un regard qui endort, étrange et immobile.
Notons le trait desprit que la princesse Mathilde (qui manqua de lépouser) fit à sa cousine ; Moi, si je lavais épousé, il me semble que je lui aurais cassé la tête pour savoir ce quil y avait dedans ! .
Courageux et ambitieux, il était très intelligent en dépit de ce regard gris, inexpressif, quil posait avec froideur sur les êtres et les choses. Toutefois, derrière cette apparente indifférence, il écoutait, observait et ne cessait dêtre attentif.
Charmeur, il connaissait lart dattirer les sympathies et même les amitiés car sa bonté était exquise et délicate.
***
LAMBITION NAISSANTE DANS LOMBRE
DE NAPOLEON 1ER
Notons que, malgré son jeune âge et comme la souvent souligné son précepteur Philippe Le Bas, Louis-Napoléon avait déjà lart de plaire et une rare faculté dadaptation . Plus tard, en 1821, ayant appris douloureusement la mort de son oncle à Sainte-Hélène, il adressa à sa mère une lettre très émouvante dans laquelle il déclarait notamment ...il me semble sentir en moi une ombre qui me dit de me rendre digne du nom de Napoléon . Il avait alors treize ans et était déjà enclin à rapprocher ses idées des thèses de lEmpereur. Aussi, quand parut le Mémorial de Sainte-Hélène suivi du récit de OMeara, commença-t-il à rêver et entretenir une foi brûlante, un idéal quil traduisit, en 1832, dans une brochure de quelques pages modestement intitulées Rêveries politiques dans lesquelles étaient en germe tout un avenir, une méthode, un programme et des principes fondamentaux de gouvernement. Chateaubriand, que lon considérait pourtant comme le porte-étendard des légitimistes, en prit connaissance avec grand intérêt et écrivit à Louis-Napoléon une lettre enthousiaste dans laquelle il déclarait notamment : Vous savez, Prince, que mon jeune roi (Le Duc de Bordeaux - Henri V- en exil à Edimbourg avec Charles X) est un Ecosse, que tant quil vivra il ne peut y avoir pour moi dautre roi de France que lui ; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race de Saint-Louis, si les murs de notre patrie ne lui rendaient pas lEtat républicain possible, il ny a pas de nom qui aille mieux à la France que le vôtre...
Chateaubriand avait touché juste. Ces lignes étaient pour le jeune exilé mieux quun encouragement : une sorte de passeport pour un avenir passionnément convoité, mais fort improbable. Il avait dautant plus de force quil était venu sous la plume dun écrivain admiré par lEurope entière.
Pour Louis-Napoléon, cette rencontre avait donc valeur de symbole et traduisait assez bien lopinion que le futur empereur voulait donner de lui-même et de son habileté à séduire.
Ernest Renan dira de lui : Nature profonde, rêveuse, embarrassée, mais forte et obstinée, incapable dêtre distraite de son idée fixe, il avait la volonté inflexible du croyant, la gaucherie de lobstiné renfermé à la manière dun somnambule dans un monde fantastique, hanté dès lors de cette espèce dhallucination du spectre napoléonien.
Les sénatus-consultes du 28 floréal de lAn XII et 5 frimaire de lAn XIII prévoyaient quà défaut de descendance mâle dans la famille de Napoléon 1er la dignité impériale passerait dans la famille de Joseph Bonaparte, à défaut dans celle de Louis Bonaparte.
Napoléon II (Roi de Rome, puis Duc de Reichstadt) étant mort de phtisie en 1832 et Joseph Bonaparte nayant pas eu de fils, ce fut dont à bon droit que Louis-Napoléon se posa en prétendant au trône impérial dautant que ses deux frères aînés, Napoléon-Charles et Napoléon-Louis, étaient morts prématurément.
Né à Paris le 20 avril 1808, Louis-Napoléon, comme tous les Napoléonides, dut sexiler pendant la Restauration avec sa mère laquelle, séparée de fait du roi Louis, misanthrope, misogyne et cruellement jaloux, choisit pour résidence le canton de Thuringe en Suisse, où le jeune garçon reçut une éducation sérieuse notamment au château dArenenberg.
Ce jeune homme nayant pour tout bagage que son célèbre patronyme et lhypothétique héritage de son oncle, ne doutait pas de sa réussite le jour où loccasion lui serait donnée de remettre en valeur le nom des Bonaparte alors presque oubliés.
Pour réaliser ce rêve, Louis-Napoléon navait pas de meilleure alliée que sa mère, laquelle approuvait et encourageait toute initiative susceptible dattiser la flamme des Bonaparte dans lesprit de son jeune fils. Hortense, comme tous les Beauharnais, avait pourtant la fibre légitimiste, mais elle avait assez collaboré à lépopée impériale pour se sentir, par destination, intimement liée au bonapartisme. De surcroît, cette nostalgie de lEmpire semblait connaître un certain regain dans lesprit des français et se constituer progressivement grâce à lindéniable déclin de la Restauration. Aussi, lorsque le Duc de Reichstadt mourut en 1832, elle considéra de facto que son fils était désormais porté au premier rang de sa famille et que dimmenses perspectives pouvaient ainsi souvrir.
Soulignons que, lannée précédente et en dépit de la loi dexil toujours en vigueur frappant les Napoléonides, Hortense fut exceptionnellement autorisée à séjourner à Paris avec son fils. A cette occasion, le 5 mai 1831, jour du dixième anniversaire de la mort de lEmpereur, Louis-Napoléon éprouva lune des plus grandes émotions de son existence : des fenêtres de sa chambre, il vit une grande foule sassembler spontanément sur la Place Vendôme et se recueillir intensément au pied de la colonne dite de la Grande Armée dont le bronze provient de la fonte de 1.200 canons pris à lennemi.
***
LE REGAIN DU BONAPARTISME
Quand on a lhonneur dêtre à la tête du peuple français,
il y a un moyen infaillible de faire le bien, cest de le vouloir.
Napoléon III
Comme lont souvent remarqué les historiens dans leurs analyses politiques, ce dont la Corse a besoin ce nest pas tellement que lon croie en elle, cest dabord quelle croie en elle même. Précisément, la voici à lheure de la grande mutation psychologique qui voit sédifier la légende napoléonienne : la Corse, qui a longtemps méconnu son grand homme, le découvre une fois quil est terrassé. Ce nouveau sentiment séveille lentement vers 1830 pour prendre toute son ampleur en 1840 lors du triomphal retour des Cendres de Napoléon 1er. Contrairement à ce que croyait la classe politique dominante de lépoque, le peuple de Paris gardait la nostalgie du grand empereur et le montra bien lorsque, par centaines de milliers, ce jour glacial du 15 décembre, il se massa pour assister à lévénement et manifester ainsi, dans le recueillement et la dignité, son attachement à la légende napoléonienne. Dans les dix jours qui suivirent, neuf cent mille personnes défilèrent devant le catafalque, celles là même qui, en 1836, avaient accusé Louis-Philippe davoir saboté linauguration de lArc de Triomphe de lEtoile célébrée à la sauvette , par M. Thiers, le vingt neuf juillet............à sept heures du matin !
***
Pendant ce temps, la Corse, qui douta longtemps delle-même, prend maintenant conscience de son destin. Elle fait sienne lépopée napoléonienne et, puisquelle est capable denfanter des héros, elle se sait en mesure de compter dans le monde. Sans renoncer à ses divisions internes, à retardement, mais avec passion, elle est bonapartiste avant tout.
Ce sentiment sera dabord ravivé lorsque, en août 1830, accoste au port dAjaccio le brick Santa-Maria arborant au faîte de son grand mât un drapeau tricolore. La Corse apprend alors les évènements parisiens de juillet (les trois Glorieuses) et la chute des Bourbons. Ces Bourbons qui, en 1815, avaient été ramenés sur le trône avec notamment le précieux concours de Pozzo di Borgo et qui viennent donc de retomber un peu par la faute dudit Pozzo, du moins si lon en croit les affirmations quelque peu exagérées de Chateaubriand.
Cette fameuse année de 1830, année charnière, fut déterminante pour le bonapartisme car toute la France, sous la Monarchie de juillet redécouvre lEmpereur transfiguré par lexil et la légende, un Bonaparte tout neuf, non seulement génial et victorieux, mais libéral et européen, défenseur des hommes et des peuples, un Bonaparte pour les statuaires et les imagiers (R. Sedillot)
Il faut souligner que les récents évènements qui écartèrent les Bourbons ont fait resurgir chez les patriotes le souvenir des jours de grandeur et de gloire, sentiment qui sempare de toutes les couches de la société. Partout, dans les théâtres, dans les livres, dans la rue, on célèbre le culte impérial et le gouvernement lui-même, devant tant de ferveur quasi unanime, sy associe en replaçant lEmpereur sur la colonne Vendôme, puis en décidant le retour des Cendres. Les poètes sen mêlent: Sire, vous revenez dans votre capitale. .
Dès lors, comment la Corse ne communierait-elle pas dans cette apothéose du premier de ses fils ?
En 1834 déjà, lavocat ajaccien Jean-François Costa, originaire de Bastelica, appela les Corses à demander, par voie de pétition, labrogation de la loi dexil des Bonaparte, ce qui fut fait à lavènement de la deuxième République en 1848 et inspira aux ajacciens LAjaccienne qui, sur une musique de Giacobini, devint lhymne des jours de fête dans lequel ils nhésitent pas à déifier leur héros comme ils sanctifient sa famille.
Décidément, cette année 1848 sera déterminante pour la cause napoléonienne et pour les Corses qui ne demandent quà reporter leur enthousiasme de loncle sur le neveu, sur Louis-Napoléon seul prétendant à la couronne impériale. Sans vouloir entrer dans le détail de sa vie politique antérieure qui, dans cette étude, serait hors de propos, il est néanmoins indispensable de rappeler brièvement que, dès 1832, voulant tirer parti du décès de lAiglon, Louis-Napoléon se considéra comme le véritable chef du parti bonapartiste en 1839, cette ambition lamènera à ourdir à Strasbourg, contre la Monarchie de juillet, une première conspiration qui échouera et lamènera à sexiler dabord aux Amériques, puis en Angleterre. La seconde tentative se fera à Boulogne, en 1840, à la faveur du retour des Cendres de son oncle. Elle échouera à nouveau et lui vaudra dêtre emprisonné au fort de Ham, dans la Somme. Il y restera six longues années avant de sévader en Angleterre revêtu des habits dun maçon du nom de Badinguet, surnom qui lui restera.
***
Mais revenons à cette fameuse année 1848 qui voit lavènement de la deuxième République, laquelle organise son fonctionnement, dabord par des élections législatives, puis par des élections présidentielles.
Aux législatives, comme le permettait curieusement la loi électorale de lépoque, Louis-Napoléon réussit à se faire élire en Corse, mais aussi en Charente-inférieure, en Moselle, dans la Seine et dans lYonne ! Cette brillante réussite il la devait essentiellement au prestige de son nom, mais aussi à diverses manuvres politiques fort habiles qui lamenèrent dabord à retourner en Angleterre pour revenir à Paris à un moment des plus opportuns, cest-à-dire après que lintraitable Général Cavaignac, Ministre de la Guerre, ait réprimé dans le sang une importante insurrection ouvrière. Volontairement absent de France lors de ce grave et impopulaire événement, Louis-Napoléon gagnait ainsi la sympathie des vaincus, cest-à-dire du peuple sur lequel il sappuya pour progresser vers le pouvoir. Il arriva donc à Paris le 24 septembre et sinstalla Place Vendôme, à lHôtel du Rhin.
Après trente ans dexil, il rentrait définitivement en France. Il avait alors quarante ans, la loi de proscription de Louis-Philippe était abolie, il était député alors que, pour la première fois dans lHistoire de son pays, le Président de la République devait être élu au suffrage universel à lissue dun scrutin fixé au 10 décembre.
Louis-Napoléon entra en lice le 12 octobre évaluant encore ses chances sur la célébrité de son nom connu jusquau fond des campagnes, ce nom du martyr de Sainte-Hélène dont le retour des Cendres, on la vu, avait magnifié le souvenir devenu une légende prestigieuse. Avant même que ne commençât la campagne des présidentielles, le neveu pesait lourd dans lopinion, ce que refusaient de croire les autres postulants. A ce propos, comme il est de coutume en France, chaque faction ou parti politique avait son candidat : les socialistes avaient Raspail, les républicains soutenaient Ledru-Rollin, un groupuscule tenait pour Lamartine, tandis que le centre plaçait ses espoirs sur Cavaignac. De son côté, Louis-Napoléon avait choisi de ne sinféoder a aucune faction puisque, comme il lavait depuis longtemps décidé, il ne voulait pas que le bonapartisme fût autre chose quune idée et non un parti structuré.
Les évènements, une fois de plus, lui donnèrent amplement raison car, contre toute attente et à la stupéfaction de tous, il fut élu à une écrasante majorité avec près de 5.600.000 voix, laissant Cavaignac, son principal concurrent, à la deuxième place avec un peu plus de 1.460.000 suffrages. Les autres arrivèrent loin derrière : Ledru-Rollin avec 180.000 bulletins, Raspail ses 37.000 et enfin Lamartine avec un score ridicule de moins de 20.000 voix ! Louis-Napoléon était donc élu Président de la République avec 73 % des suffrages, dont 95 % en Corse. Une fois encore, il avait vu juste en ne tablant son éventuelle victoire que sur son nom. Il faut toutefois souligner que la campagne fut magistralement organisée avec la collaboration dhommes de grand talent et que Louis-Napoléon, de surcroît, bénéficia dune aide matérielle de deux millions que sa maîtresse britannique, Miss HOWARD, lui avait avancés dentrée de jeu après avoir réalisé toute sa fortune.
***
Lélection dun nouveau Bonaparte, de par son caractère éclatant, fut perçu en Corse comme un bienfait du ciel. Ajaccio pavoise, crie déjà Vive lEmpereur et célèbre un Te Deum sur la place du Diamant. A Tallone, à Cervione, à Tomino, à Sermano, le vin coule dans les caves comme leau coule aux fontaines . A Moïta, lorgie dure trois jours et trois nuits. A Piedigriggio, on promène dans le village le portrait du Prince-Président. Cependant quà Paris, Louis-Napoléon prend possession de lElysée en attendant secrètement les Tuileries.
Le 2 décembre 1851, cest lapothéose : le coup dEtat qui, du Président, fait un Empereur, apparaît aux corses comme une juste réparation. Au scrutin sur le rétablissement de lEmpire, lîle répond par 56.549 oui contre 39 non et à Ajaccio 3.208 oui contre ............4 non ! ! !
Toujours à Ajaccio, la ville se pare de monuments prestigieux à la gloire du martyr de Sainte-Hélène. Cest ainsi que, sur la place des Palmiers (alors dite place du Marché, là où fut jadis la porte génoise), à la place dun jeune arbre de la liberté planté en 1848 par la République, on érige une statue de marbre blanc figurant le Premier Consul drapé dans une toge romaine. Sur la place du Diamant est inauguré un grand ensemble statuaire représentant, entouré de ses quatre frères, Napoléon 1er à cheval, encore en costume romain, tenant dans sa main droite le globe du monde surmonté dune victoire, le tout fondu dans le bronze de canons autrichiens pris durant la campagne dItalie. Dans la rue du Borgo, devenue plus tard la rue Fesch, une chapelle, construite en pierre de Saint-Florent, accueille dans sa crypte les dépouilles de Létizia et du cardinal Fesch, ramenées dItalie. Bastia, qui ne veut pas être en reste, érige aussi sur sa plus grande place une statue de Napoléon, drapé à la romaine, en marbre blanc.
***
En 1860, à lapogée de sa gloire, Napoléon III se rend dans lîle qui lui réserve un accueil des plus enthousiastes. Cest lui qui inaugure alors la Chapelle Impériale, lui qui déclare : la Corse est pour moi une famille . Puis, en 1865 et 1869, lImpératrice Eugénie parcourt deux fois le département sous des acclamations chaleureuses. A son second voyage, revenant des cérémonies qui ont marqué louverture du Canal de Suez, elle débarque à Macinaggio et la route quelle emprunte pour se rendre à Rogliano gardera le nom du Chemin de lImpératrice . Accompagnée par le Prince Impérial, qui est âgé de treize ans, elle se rend à Ajaccio, rue Malerba (devenue rue Bonaparte avant de devenir rue Saint-Charles) dans la maison historique qui est passée de la famille Ramolino à la branche de Joseph, puis à Napoléon III. Les ajacciens sont ravis et louent la grandeur dâme de lImpératrice qui a tenu à faire coïncider sa visite, en ce jour du 15 août 1869, avec le centenaire de lEmpereur. Cette émouvante attention lui fit immédiatement gagner laffection des corses qui lui vouèrent une profonde reconnaissance jusqu'à sa mort survenue en 1920, à lâge canonique de quatre vingt quatorze ans.
***
Ainsi quil aimait à le répéter pour bien affirmer sa dépendance totale à la cause du bonapartisme, Napoléon III voyait en la Corse une famille pour laquelle il ne pouvait quéprouver reconnaissance et sollicitude. Aussi, cest avec une générosité sans limite que, dans ladite famille, il recrutera une foule de ministres, généraux et autres dignitaires de haut rang. Par contre, on peut toutefois sétonner que lEmpereur ait préféré nommer en Corse des préfets continentaux : Thuillier en 1852, Montois en 1856, Segaud en 1860, Gery en 1861 et Boyer en 1870. Cette attitude nest pourtant pas paradoxale car lEmpereur entendait que le gros travail qui attendait en Corse le corps préfectoral fût confié à de hauts fonctionnaires réputés pour leur neutralité et leur indépendance par rapport aux représentants des grandes familles dans lîle. Bien que nayant jamais vécu en Corse, Napoléon III savait que les corses en place, notamment dans les conflits dintérêts, subissaient de leurs administrés des pressions auxquelles il leur était trop souvent difficile de résister. Il faut souligner que lEmpereur avait encore vu juste car les préfets continentaux accomplirent en toute liberté la tâche difficile qui leur était assignée.
Quoi quil en soit, dès 1852, lEmpereur prend pour Garde des Sceaux Jacques-Pierre-Charles Abbatucci dont le fils aîné est élu à la législative, dont le fils cadet est député de Corse et dont la petite-fille devient la bru de Thouvenel, Ministre des Affaires Etrangères.
Aussi, après les Pozzo di Borgo et les Sebastiani, ce sont les Abbatucci qui constituent le clan insulaire le plus influent. Les étrangers le comprirent rapidement au début des années 1860, Léonard de Saint-Germain, qui vient résider à Zicavo dans la maison natale des Abbatucci, écrit que cette dynastie jouit de longue date de lestime publique, les Corses la considérant à cause de sa probité et de son dévouement . En 1868, cest au tour de Miss Campbell, célèbre journaliste écossaise, de venir samuser avec le mouflon apprivoisé de Madame Abbatucci dont elle dit, dans un ouvrage : Jai été reçue de la manière la plus courtoise et la plus hospitalière par Madame Abbatucci, femme du député alors à Paris.
Mais revenons à Paris pour rappeler que Joseph-Marie Pietri est préfet de police, poste préalablement occupé par son frère aîné ; le Ministre de lIntérieur est le polytechnicien Arrighi De Casanova, deuxième Duc de Padoue ; le médecin personnel de sa Majesté est son cousin Prosper Pietrasanta ; le Gouverneur des Invalides nest autre que Jérôme Bonaparte, oncle de lEmpereur, plus jeune frère de Napoléon 1er, ancien Roi de Westphalie. A ce même emploi prestigieux succède le cousin de lEmpereur, lavocat ajaccien Charles Conti ; le maître de cérémonies de la Chapelle Impériale est Pierre-Paul de Cuttoli ; le secrétaire particulier de Sa Majesté est Tito Franceschini-Pietri, originaire de Monticello, qui deviendra, par la suite, secrétaire particulier de lImpératrice Eugénie.
A partir de 1864, lAmbassade de France à Berlin est confiée à Vincent Benedetti, diplomate bastiais dont on parlera plus tard à propos de la célèbre affaire de la dépêche dEMS laquelle sera, en 1870, à lorigine du déclenchement de la guerre franco-allemande.
Au sein des armées, le Général Carbuccia meurt du choléra en Crimée alors que le colonel De Montera mourra au combat devant Sébastopol. De son côté, Antoine-Dominique Abbatucci, deuxième fils du Garde des Sceaux, engagé comme deuxième classe dans larmée et qui, à lissue dune carrière exceptionnelle, deviendra général de division, mourra dans son lit à Nancy en 1878. Ce grand soldat fut gravement blessé à la poitrine et à lil gauche en Crimée, puis de nouveau blessé grièvement à Sébastopol. Notons que, lors de ces combats, ce corse courageux verra deux de ses chevaux être tués sous lui.
Quant aux Ornano, ils donnent à la France un nouveau maréchal : Philippe-Antoine, Gouverneur des Invalides de 1853 à 1863. Marié à Marie Walewska, ancienne maîtresse de Napoléon 1er, il repose aux Invalides.
Cest donc dans ce complexe corsophile que le Second Empire, sous la férule de Napoléon III, pourra multiplier ses réalisations sociales et économiques dans lîle. Cela fera donc lobjet du chapitre suivant.
***
LA SOLLICITUDE DU SECOND EMPIRE
A LEGARD DE LA CORSE
Après le décès de Napoléon 1er, la Corse traversa une période difficile avec les désordres, divisions et tribulations que lon sait, malgré les efforts réels de la Restauration pour arracher lîle à ses problèmes internes et linciter à prendre conscience de ses possibilités en matière économique.
Le premier progrès, bien timide eu égard à limmensité des problèmes à résoudre, fut enregistré en 1830 avec la mise en service, depuis le continent, des bateaux à vapeur Liamone et Golo , lesquels sont loin de faire lunanimité puisque, ici comme ailleurs, le progrès technique porte préjudice à de nombreux intérêts particuliers.
En 1836, lessor des communications se réalise grâce aux projets que lon devait aux ingénieurs de la Monarchie de juillet, lesquels avaient dessiné les voies maîtresses pour la base du réseau routier (Ajaccio à Bastia et à Bonifacio, Bastia, Saint-Florent, Sagone à Aïtone) et les avaient complétées dans trois directions : Bastia à Bonifacio par le littoral oriental, Ajaccio à Saint-Florent par Cargèse et Calvi, Aleria à Porto par Corte.
Dans le même temps, lindustrie ne progresse guère et, si de son côté, lartisanat perpétue de vieilles traditions dadresse manuelle, ce nest certainement pas ainsi que la Corse peut trouver les voies de la prospérité. A cette époque, certains observateurs déplorent sévèrement le morcellement des propriétés , linsalubrité des marécages , les habitudes vicieuses . Ils trouvent les Corses surtout avides de places , divisés, agités, corrompus et incapables de travailler régulièrement. Le fait est que les insulaires mendient sans honte les subventions et les secours. Tel cet habitant de Lano qui sollicite de Louis-Philippe en ces termes : Sire, mon département est le plus pauvre de France ; mon arrondissement est le plus pauvre du département ; mon canton est le plus pauvre de mon arrondissement ; ma commune est la plus pauvre du canton ; et moi je suis le plus pauvre de ma commune, par conséquent le plus pauvre des français !
Dans ce concert dimpressions, le niçois Adolphe Blanqui regrette loisiveté des habitants de cette terre de prédilection capable de nourrir un million dhommes dans le climat le plus pur et le plus doux de lEurope. Et il conclut : Si lon veut sincèrement faire sortir la Corse de létat de torpeur où elle est restée plongée durant tant de siècles, il faut achever par lart ce que ce beau pays a reçu de la nature.
***
Parvenu au pouvoir suprême, Napoléon III, qui donnait toujours ce quil promettait, ne manqua pas de faire bénéficier la Corse de sa sollicitude. Il voulait montrer de manière ostensible quil prenait grand soin du pays doù la dynastie tirait son origine. Ses actions en faveur de la Corse vont donc se porter vers des réformes profondes touchant tous les secteurs socio-économiques. Ainsi déterminé, lEmpereur ordonne diverses enquêtes tendant à définir avec précision toutes les réformes nécessaires au développement de lîle.
LEmpereur savait aussi que tous ces changements ne pouvaient sopérer quavec lappui massif et sincère de la bourgeoisie libérale corse, cette classe sociale de haut niveau qui avait été outrageusement rabaissée sous les monarchies constitutionnelles et au sommet de laquelle se distinguaient les juristes du barreau et de la robe particulièrement bien représentés dans la société insulaire. Cest dailleurs de ce monde de la basoche que sortent les nouveaux cadres qui vont représenter la Corse à la Constituante : Xavier de Casabianca, Denis Gavini, Pierre-Marie Pietri et Etienne Conti qui siègent avec Louis Blanc élu en Corse. A leurs côtés se signalent également Gian Vito Grimaldi du Niolo, Pierre-Paul Pompei de la Porta et les animateurs de Pertidone de Corte qui avait regroupé lopposition populaire contre les Mariani et les Arrighi sous la Monarchie de juillet.
Cette bourgeoisie, majoritairement formée de riches propriétaires terriens, craignait la progression des troubles et de linsécurité dans les campagnes. Dans ce climat, il va de soi que son ralliement à lEmpire garant du maintien de lordre se fit le plus naturellement, pour se fondre même dans un mouvement plus large engendrant, par le canal desdits notables, une réelle adhésion populaire.
Dans cette ambiance favorable, pouvaient être entreprises et menées à leur terme sans désemparer les réformes qui vont être sommairement décrites ci-après.
***
Sur le vu du rapport de lexpert Balland rédigé en 1852, le pays prend conscience des méfaits de la malaria qui trouve son origine dans les eaux dormantes de certaines parties du littoral : embouchure du Golo où les marais sont asséchés pour faire la place à cinq grandes pépinières ; environs de Calvi, de Saint-Florent, dAjaccio (Campo dellOro), de Porto-Vecchio, de Biguglia et autres points marécageux de lîle qui sont autant de foyers dinsalubrité.
Il va de soi que leffort sanitaire se poursuit partout où le besoin se fait sentir : à Ajaccio, une saine alimentation en eau par le canal de la Gravona ; à Bastia, un abattoir modèle pour pallier les abattages clandestins ; à Piana, une imposante fontaine deau de source etc...
Notons aussi un effort budgétaire particulier en faveur du thermalisme notamment pour les eaux dOrezzo, de Baracci et de Guagno-les-Bains. Napoléon III et lImpératrice Eugénie, tous deux adeptes du thermalisme ne pouvaient en effet oublier ce secteur dactivité intéressant la santé publique.
Sur le plan administratif, les communes sont remodelées en tenant compte du glissement des populations vers les plaines dalluvions et en supprimant limbrication des enclaves. Là où les bergers, selon les lois de la transhumance, disposent dun double logis (en montagne et en plaine), lagglomération den bas est séparée de celle den haut, souvent lointaine, pour être érigée en commune. Ainsi naissent Ghisonaccia, disjointe de Ghisoni, Monaccia dAullène, Caldarello de Zerubia, Sotto de Serra etc...
On peut donc dire que la commune-fille est émancipée de la commune-mère. De même naissent, sur la côte occidentale, Coti-Chiavari ou Propriano et sur la côte orientale Aghione, Tallone et même Aleria, la vielle capitale romaine quavait dépeuplée la fièvre des marais et qui commence à recouvrer des habitants et des cultures.
***
On peut considérer que le Second Empire a pleinement réussi dans deux domaines. Dabord dans celui du banditisme, en 1853, une loi interdit le port darme de quelque nature quelle soit . La gendarmerie, réorganisée en 1851 et équipée dun armement plus moderne, quadrille le terrain et le parcourt sans relâche ; les receleurs sont pourchassés ; la délation (monnayée) augmente ; les tribunaux sont de plus en plus sévères.
On sattaque aussi à deux causes du mal : la vaine pâture, qui est le droit de laisser paître les animaux après lenlèvement des récoltes et le libre parcours des troupeaux.
Résultat : en 1854, il ne reste que six bandits en activité (contre 148 en 1852). Il sagit bien entendu du banditisme de métier car la violence des murs continue avec le vendette qui amènent quelques irréductibles à tenir encore le maquis, dont Antoine Bonelli, dit Bellacoscia , qui ne se rendra quau bout de quarante quatre ans de maquis et mourra dans son lit après avoir été acquitté !
Le deuxième domaine où se concrétise, en Corse, la bonne fortune du Second Empire, cest lembellissement des villes qui voit Ajaccio se tailler la part du lion. Outre les mouvements déjà signalés, on construit lEcole Normale, lhospice, lévêché, tandis quon ouvre le Cours Gzanval et quon prolonge le Cours Napoléon vers le nord. Dans le même temps le port est considérablement amélioré.
Bastia, bien que moins favorisé par le régime, élève son palais de justice et son collège, commence laménagement de la Place Saint-Nicolas et entreprend la construction du nouveau port, tandis que lIle Rousse achève le sien.
***
Commencé, on la vu, sous la Monarchie de juillet, le développement des routes de toutes natures se poursuit généreusement sous le Second Empire en même temps quévoluent considérablement les communication maritimes.
Au titre des voies terrestres, les chemins vicinaux, commencés en 1847, sont poursuivis par le Second Empire de sorte que la plupart des villages et hameaux de lîle furent convenablement desservis par un réseau de 400 kilomètres. Dans le même temps, on achève le réseau des routes principales qui est porté à 1.000 kilomètres et lon inaugure un troisième réseau, lui aussi dimportance capitale, celui des routes forestières (14 routes pour 511 kilomètres). Cette dernière réalisation faisait de la Corse le seul département à posséder des routes de cette catégorie, lesquelles mirent en notable valeur le bois, cest-à-dire la ressource qui paraissait alors devoir rendre le plus de services immédiats. Notons que la longueur de ces routes forestières na jamais varié depuis cette époque.
Le chemin de fer, on le sait, était lune des grandes préoccupation de Napoléon III qui, sur le continent, avait créé environ 10.000 kilomètres de grandes lignes reliées à Paris et à peu près 9.000 kilomètres de réseau secondaire. Ce réseau ferroviaire ne tarda pas à dépasser celui de lAngleterre qui était alors, en Europe, à la pointe du progrès.
Sur cette lancée, lEmpereur ordonna pour la Corse de multiples études confiées à des ingénieurs de premier plan, lesquels rivalisèrent dingéniosité pour la création dun réseau ferré extraordinaire.
Ce projet, qui ne vit jamais le jour, consistait en la réalisation dun chemin de fer sardo-corse, ayant pour but de rapprocher les distances entre lEurope et lAfrique en passant par la Corse et la Sardaigne ! Bien entendu, en utilisant le littoral oriental, lidée était dabord de relier Bastia à Bonifacio. Finalement, il fallut attendre la loi de Freycinet du 4 août 1879 pour doter la Corse dun chemin de fer dont le tracé est celui que nous connaissons encore de nos jours.
Dans cette description consacrée aux moyens de communication, il nous faut enfin évoquer les relations maritimes qui contribuèrent grandement à lessor économique de lîle et ce fut une belle réussite pour lépoque.
Fondée en 1840, la compagnie bastiaise Valery comptait 7 bateaux en 1846 et 23 en 1867. Tous ces navires touchaient non seulement les ports insulaires ou continentaux, mais aussi dautres ports étrangers comme Porto-Torres en Sardaigne. De ce fait, la Corse sort de son isolement et sintègre de plus en plus à léconomie française. Et son propre commerce croît en proportion : de 1827 à 1834, le tonnage total passe, pour les seules exportations, de 21.500 tonneaux à 198.000, tandis que Bastia, en 1861, procure cinq fois plus de recettes douanières quAjaccio. Toujours à Bastia, dans la seule première quinzaine davril 1872, juste après lEmpire, le port voit entrer 36 bâtiments et en sortir 31. Tout cela est évidemment modeste, mais atteste assurément un progrès certain.
***
De son côté, le domaine industriel reste quelque peu décevant par rapport aux espérances que nourrissait lEmpereur à son sujet. Ce qui existe est modeste en quantité et qualité (moulins à huile, minoteries, savonneries, tanneries, filatures, scieries, chantiers navals) et souvent on assiste à une régression comme aux savonneries et filatures de Bastia. Quant aux industries métallurgiques, malgré la présence dans lîle de gisements nombreux (houille, fer, amiante, antimoine, cuivre), elles périclitent, à lexception des hauts fourneaux de Toga et le Solenzara qui devront néanmoins fermer leurs portes après 1870, victimes de la concurrence extérieure.
Dans lensemble, les activités industrielles de la Corse se mirent à régresser à partir de 1863 ainsi quen attestent, au plan général, lénorme différence entre importations et exportations. Cette situation finit par poser un problème crucial car, dans le même temps, la population augmentait très sensiblement.
A cette époque les optimistes tombèrent de haut et éprouvèrent damères désillusions. Tel lécrivain Conte-Granchamp qui vit dans son ouvrage paru en 1859 un avenir socio-économique des plus florissants. Cet ouvrage portait un titre significatif : La Corse. Sa colonisation et son rôle dans la Méditerranée !
***
Tirant parti de lassainissement de son littoral, la Corse va essayer daméliorer son agriculture en se tournant vers des productions nouvelles comme celles du tabac ou même du coton quun industriel mulhousien entreprend de développer sur une grande échelle, mais aussi en modernisant les techniques pour améliorer lélevage et favoriser les prairies pour les céréales et le fourrage. La vigne connaît ainsi un essor si remarquable que la production de vin se trouve excédentaire à partir de 1863. Les pépinières dAjaccio, Calvi, Arena et Sartène distribuent des plantes pour les vergers (pommiers, poiriers, amandiers etc...) La culture du cédrat saccentue tandis que lon introduit dans lîle leucalyptus qui peut croître de dix mètres en trois ans. On inaugure aussi une uvre, discutée aujourdhui, mais alors accueillie avec faveur : létablissement de pénitenciers à Casabianda et Coti-Chiavari qui sont en même temps des fermes-modèles.
Organisée sous limpulsion du préfet Lantivy dans les années 1820, la culture du mûrier pour lélevage du ver à soie se poursuit à tel point que, dans les années 1850, on pouvait se demander si la Corse nallait pas devenir un grand département séricicole. Hélas, ici comme ailleurs, une décadence se dessina à cause de la concurrence des soies grèges dExtrème-Orient que louverture du Canal de Suez permettait de lancer sur les marchés de lEurope Occidentale. Les rigueurs de la compétition internationale frapperont bientôt toutes les autres productions car les blés du continent, les huiles coloniales, les vins dAlgérie et de Tunisie arrivaient en Corse à des prix modiques et tels que leffort de lîle ne pouvait y faire face. Ce marasme ne tardera pas à provoquer la reprise de limmigration vers le continent ou au delà.
***
A cette époque et dans lensemble, léconomie corse a progressé dans bien des domaines. Si lon pouvait alors se féliciter de cette expansion nouvelle, la société insulaire, au plan du niveau de vie général, souffre toujours du clivage social qui ne satténue pas. Plus que jamais, cest le règne des signori des sgiô . En effet, aux laissés pour compte de ladite expansion , il reste, plus encore quauparavant, la quête du poste stable dans ladministration ou larmée, dispensé par les nouveaux maîtres de la vie politique (les Abbatucci, Gavini, Mariani, Pietri, Arrighi de Casanova, Conti, Bacciochi etc...) quune opposition naissante ne parvient pas à inquiéter.
Quoiquil en soit, la Corse enregistrera une poussée démographique non négligeable. De 1851 à 1866, la population passe de 230.000 à 260.000 habitants. Toutefois, fait plus remarquable, la mortalité progresse sous le Second Empire, ce qui est un signe révélateur de mauvaises conditions de vie. Sans entrer dans le détail et tout compte fait, ce furent les villes qui profitèrent de lévolution démographique et du progrès économique. Nous venons de voir que le dépeuplement affectera les campagnes et ce mouvement, nous savons, ne fera que saccélérer sous les Républiques.
***
EPILOGUE
Avec le Second Empire, le rayonnement de la France est à son apogée. Léconomie est florissante, le paupérisme a régressé, le progrès social atteint un niveau inespéré. A lextérieur, la gloire militaire ne manque pas à lAlma, à Magenta, à Solferino... LItalie doit à Napoléon III son unité et le lointain Mexique sa liberté. LEmpire colonial est largement constitué. Pourtant, le 2 septembre 1870, le Second Empire sécroule à Sedan dans ce quil est convenu dappeler un désastre.
Désastre pour la France qui entraînera, notamment pour la Corse, de fâcheuses et graves conséquences.
A lencontre de lîle, la presse continentale et les républicains se déchaînent aussitôt orchestrant une campagne de dénigrement contre ses habitants présentés pour être les suppôts du bonapartisme déchu ? Cest ainsi quun journal lyonnais propose de donner la Corse à la Prusse afin de récupérer lAlsace et la Lorraine . A lAssemblée, Clémenceau demande que lîle cesse immédiatement de faire partie de la République Française , tandis que Rochefort suggère de la vendre pour un franc ! Bien entendu ? Victor Hugo, rentré dexil, sacharne à ruiner jusquau souvenir de Napoléon le Petit et soutient même que la Corse est un boulet attaché à la France . Résultat, à partir de 1870, les corses sont jugés sévèrement et même insultés par la presse française : Le corse est naturellement mouchard et assassin tonne Jules Vallès dans Le Cri du Peuple ; La Corse est la vraie patrie des assassins gagés sécrie Louis Noir dans lIntransigeant etc... Notons aussi que, dans le célèbre Petit Journal, qui tirait à un million dexemplaires, le voyage officiel du Président Sadi-Carnot en Corse suscita un article intitulé Le Président chez les sauvages . Dans ce concert de réprobations, Jules Michelet, autre victime du coup détat du 2 décembre , déclare que la Corse nest plus quun petit rocher sanglant .
***
Dans le même temps et jusqu'à la fin de la Grande Guerre, les pouvoirs publics républicains se détournent de la Corse des Bonaparte et la négligent délibérément.
Ainsi les routes sont médiocrement entretenues et deviennent bientôt de mauvais chemins jalonnés de fondrières. Après quarante ans de République, en 1911, trois cent dix villages restent toujours à désenclaver et ne sont desservis que par des pistes muletières, tels Asco, Orsano, Zuani, Lento, Canavaggia et Rutali qui, pourtant, ont chacun plus de cinq cents habitants.
Le chemin de fer à voie étroite reste mesquin, malgré les incomparables paysages quil offre aux voyageurs. Il est construit avec une lenteur désespérante, alors que déjà le rail couvre tous les départements continentaux. Les lignes Ajaccio-Propriano et Porto-Vecchio-Bonifacio seront rayées des plans et, finalement, seule sera menée à bien la ligne de Bastia à Ajaccio, avec son embranchement de Ponte-Leccia à Calvi que nous utilisons encore de nos jours. Cela se fit avec les pires difficultés puisque, sur les 157 kilomètres de Bastia à Ajaccio, il fallut percer 37 tunnels, lancer 28 viaducs et 31 ponts et faire grimper le rail à plus de 900 mètres daltitude à Vizzarona. On se heurta aussi à dautres problèmes : à caractère financier dabord puisque le kilomètre de voie revint à un prix variant entre 150.000 et 350.000 francs-or, ensuite avec les propriétaires et les agriculteurs qui protestèrent sur tous les plans. Le rail trouble les habitudes et déplace les trafics. Une célèbre complainte contre le train de Bastia assure alors quil fait pleurer les charretiers, gémir les bergers et quil ruine les aubergistes.
Finalement, le réseau ferré ne stimulera pas léconomie de lîle et nempêchera pas le dépeuplement des villages quil dessert.
La Corse, malgré les réels espoirs nés sous le Second Empire, ne deviendra jamais un département industriel : la production de fonte périclite, les hauts fourneaux séteignent les uns après les autres, tandis que les dernières forges de Toga sont abandonnées. Restent quelques mines dantimoine (à Meria, Luri, Ersa), quelques scieries, des fabriques dextraits tannants et de petites entreprises produisant les fromages et les spiritueux.
A Bonifacio, lindustrie du bouchon sétiole du jour où lAmérique cesse dacheter le liège. Lartisanat lui-même décline parce que ses techniques primitives ne lui permettent guère de résister à la concurrence des articles venus du continent. Les pêcheurs, ne disposant pas du matériel moderne nécessaire, sont découragés, tandis que les ports somnolent, leur maigre trafic étant insuffisant pour espérer un jour relancer léconomie.
La Corse, abandonnée à son sort par la Troisième République, stagne dans la routine. Le drame de lîle est que les besoins progressent plus vite que ses moyens et que le monde extérieur connaît un essor plus rapide que lîle délaissée.
Quoiquil en soit, sous le Second Empire, elle nen a pas moins connu un changement qualitatif que la simple honnêteté intellectuelle oblige à mettre au crédit de celui que lhistoire récente tend à réhabiliter et à laver de presque tous les pêchés dont laccablaient les Républicains.
***
Au lendemain de Sedan, Napoléon III reste dabord prisonnier de lennemi et réside sous bonne garde au château de Wilhelmshöhe, dans le land allemand du Hesse. En mars 1871, il est autorisé à vivre exilé en Angleterre dans la petite ville de Chislehurst où il décédera, à lâge de soixante cinq ans après avoir souffert, pendant de longues années, dun énorme calcul formé dans la vessie et qui avait fortement endommagé son système rénal. Cette pierre, de la taille dun uf de pigeon, fut récupérée, lors de lautopsie, par Sir Henry Thomson, médecin de la Reine Victoria, qui déclara : Il faut que cet homme ait été héroïque pour demeurer cinq heures en selle à Sedan .
LEmpereur fut exposé dans une chapelle ardente vêtu de son uniforme de général de division. Ses mains étaient croisées sur un crucifix de nacre. Il avait à la main gauche son anneau de mariage ainsi que la bague de son oncle à Sainte-Hélène. Il reçut alors lhommage de la Famille Impériale au grand complet, des membres de la famille royale dAngleterre et des cours européennes, tandis que vingt mille personnes défilèrent devant le catafalque. Lon vit même, dans cette foule, des communards réfugiés en Angleterre venus rendre un dernier hommage à celui qui sétait toujours penché sur le sort des ouvriers.
Le 15 janvier, jour des funérailles, lassistance était encore plus dense. Dancien dignitaires et serviteurs du régime, préfets, ministres, conseillers détat, diplomates, députés, généraux et officiers, des français sans fonction et sans grade de tous les corps de métier, de toute condition, avaient traversé la Manche.
La dépouille de lEmpereur fut inhumée dans la crypte de léglise Sainte-Marie de Chislehurst, dans un tombeau en granit dAberdeen offert par la Reine Victoria. Elle y resta jusquen 1888 pour être définitivement transférée à Farnborough, dans le Hampshire.
De même que son oncle, Napoléon III reposait en terre étrangère. Mais le mort de Sainte-Hélène était revenu dans sa patrie. Il avait pour tombeau la coupole dorée des Invalides, des maréchaux et des généraux pour escorte.
Napoléon III était seul.
***
Eugène-Louis Bonaparte, le Prince Impérial, eut dix-huit ans le 16 mars 1874. Selon la loi dynastique, il était majeur. Cest pourquoi, deux jours après, huit mille bonapartistes vinrent à Chislehurst célébrer son avènement . Il était pour eux Sa Majesté lEmpereur Napoléon IV. Ceux qui navaient pu se déplacer avaient envoyé, par dizaines de milliers, leurs félicitations et attestations de dévouement. On avait dressé dans un parc de vastes tivolis décorés de drapeaux, convoqué des fanfares anglaises et écossaises qui jouaient des airs patriotiques. Comme aux obsèques du défunt Empereur, toutes les classes sociales étaient mêlées, le laboureur coudoyant le bourgeois. Certains avaient consacré leurs maigres économies dans le voyage. Tous les départements français étaient représentés.
Ce fut la dernière fête impériale, et la plus émouvante. Napoléon IV, comme Napoléon III, neut quun règne fictif et bref. A Paris les journaux républicains saluaient son avènement par les sobriquets de Napoléon trois et demi et de Vélocipède IV ! !
Estimant quil appartenait à une race de soldats et étant aussi obstiné que son père, il voulait grandir pour décupler les forces du parti bonapartiste et se faire reconnaître par le fer . Aussi, il entreprit une carrière militaire à lacadémie royale de Woolwich en qualité délève étranger qui lui décerna le grade mérité de lieutenant. Engagé volontaire pour une mission périlleuse au sein de la Royal Horse Artillery chargée de réprimer en Afrique une sanglante révolte des zoulous, il tomba percé de coups de sagaies le 2 juin 1879. Cette fin héroïque, les armes à la main, dans les hautes herbes dAfrique du Sud, était digne dun Bonaparte.
Le Prince Impérial rejoignit son père dans la crypte de Chislehurst. Sa mère, folle de douleur, assista pourtant aux obsèques soutenue par la Reine Victoria et le Prince de Galles en personne et vécut désormais comme un fantôme vivant, sous ses voiles noirs, jusquà sa mort en 1920.
Etrange prémonition, la veille de son départ pour lAfrique, le Prince Impérial rédigea son testament, avec ce codicille : Je nai pas besoin de recommander à ma mère de ne rien négliger pour défendre la mémoire de mon Grand-Oncle et de mon père. Je la prie de se souvenir que, tant quil y aura des Bonaparte, la cause impériale aura des représentants. Les devoirs de notre Maison ne séteignent pas avec ma vie : moi mort, la tâche de continuer luvre de Napoléon 1er et de Napoléon III incombe au fils aîné du Prince Napoléon...... (le Prince Jérôme)
***
Injustement discréditée de nos jours encore, malgré les efforts méritoires de nombreux esprits éclairés tendant à sa réhabilitation, luvre de Napoléon III eut le mérite de faire entrer la France dans lère moderne.
Chevaleresque et généreux, il voulait le bonheur des hommes. La France restait pour lui la grande nation porteuse de lumière et de liberté selon la conception révolutionnaire et napoléonienne. Trop en avance sur son temps, ce fut une sorte de Prométhée, un mélange détonnant de pragmatisme et dirréalisme, de ruse et de loyauté.
Ce fut surtout un solitaire, sastreignant au secret parce que, napercevant ni le fond de sa pensée, ni lhorizon lointain de lavenir des peuples, son entourage le desservait par manque defficacité.
Son extraordinaire destinée fut celle dun héros romantique sur lequel témoignèrent de grandes célébrités de son époque.
Citons dabord Ernest Renan qui rédigea ce jugement : LEmpereur aimait le vrai et le bien. Son nom restera attaché à quelques unes des plus grandes choses de lhistoire du monde. Son règne fera époque et devra servir à bien des égards de leçon aux politiciens de lavenir .
A son tour, Emile Zola, répondant ainsi à Victor Hugo, écrivit : Le Napoléon III des Châtiments cest un croquemitaine sorti tout botté et tout éperonné de limagination de Victor Hugo. Rien nest moins ressemblant que ce portrait.... sorte de statue de bronze et de boue élevée par le poète pour servir de cible à ses traits acérés, disons le mot, à ses crachats... Non ! lEmpereur : un brave homme, hanté de rêves généreux, incapables dune action méchante, très sincère dans linébranlable conviction qui le porte à travers les évènements de sa vie et qui est celle dun homme prédestiné, à la mission absolument déterminée, inéluctable, lhéritier du nom de Napoléon et de ses destinées. Toute sa force vient de là, de ce sentiment des devoirs qui lui incombent... ! .
Dautre part, le grand Louis Pasteur eut le courage décrire ces quelques lignes au Maréchal Vaillant : Je me souviendrai éternellement des boutés de lEmpereur et de lImpératrice et je resterai jusqu'à mon dernier jour fidèle à leur mémoire.... Malgré les vaines et stupides clameurs de la rue et toutes les lâches défaillances de ces derniers temps, lEmpereur peut attendre avec confiance le jugement de la postérité : son règne restera lun des plus glorieux de notre Histoire.
Dans son homélie prononcée lors des obsèques de lEmpereur, labbé Godard, qui officiait, eut le bon goût de rappeler une anecdote fort significative : Quil nous soit permis, dit-il, de soulever le voile du passé, de puiser des consolations dans le souvenir des bonnes uvres de celui qui nest plus. On raconte quétant enfant il rentra un jour chez sa mère sans souliers. La reine Hortense lui demanda : Louis, quas-tu fait de tes souliers ? Mère, jai rencontré un petit pauvre, il navait pas de souliers, je lui ai donné les miens .
Cette histoire de lenfant est lhistoire de lhomme tout au cours de sa vie.
Paul ANTONINI
Mars 2000
* * * * * * * *
* * * * * *
* * * *
* *
BIBLIOGRAPHIE
A. Albitreccia La Corse dans lHistoire Archet 1939
P. Antonetti Histoire de la Corse Paris 1973
G. Bordonove Napoléon III Pygmalion 1998
R. Colonna dIstria Histoire de la Corse France-Empire 1995
J.A. Galletti Histoire illustrée de la Corse 1863
F. Pomponi Histoire de la Corse 1979
G. Pradalle Le Second Empire P.U.F.1969
R. Sedillot La grande aventure des Corses Fayard 1969
Ph. Seguin Louis-Napoléon le Grand Grasset 1990
M. Verge-Franceschi Histoire de la Corse du XVIIème siècle à nos jours Félin 1996