LETIZIA BONAPARTE
MERE DE LEMPEREUR
"Cest à ma mère que je dois ma
fortune et tout ce que jai fait de bien".
Napoléon
Le 24 août 1750, dans une famille de notables implantée à Ajaccio depuis plusieurs générations, vient au monde Maria-Letizia Ramolino qui comptera parmi ses enfants un empereur, quatre rois, une reine, un prince et deux princesses.
Voici la belle histoire de cette mère. Une belle histoire qui se présente comme un extraordinaire scénario.
LEXISTENCE CORSE DE LETIZIA
Letizia était la fille du capitaine Jean-Jérôme Ramolino, commandant la garnison de la ville dAjaccio. Homme de petite noblesse, celui-ci mourut prématurément et sa veuve, née Angela-Maria Pietrasanta, issue du même milieu que son mari, épousera en secondes noces le capitaine Franz Fesch, suisse de famille bâloise implantée en Corse depuis peu. Un fil naîtra de cette union, Joseph Fesch, demi-frère de Letizia qui, avec laide de Napoléon deviendra Cardinal de la Sainte-Eglise Romaine et collectionneur acharné de tableaux prestigieux.
On ne sait pas grand chose sur les conditions dans lesquelles Letizia fut élevée, sinon quelle était raisonnablement imprégnée de culture latine et avait appris à lire et à écrire ce qui, à l époque, n était pas le lot de tout le monde. En outre, elle avait reçu un honnête enseignement pratique qui fera delle une excellente ménagère au faîte de toutes les questions se rapportant à léducation des enfants. Ce fut heureux pour elle cas elle en mit treize au monde dont huit vécurent et eurent assez de vigueur pour constituer les assises de leffarante épopée napoléonienne.
A cette époque, lâge minimum légal pour contracter mariage était fixé à quatorze ans. Cest à cet âge que Letizia, qui était fort belle et éminemment désirable, séprit de Charles-Marie Buonaparte quelle épousa le 2 juin 1764. Ce beau et séduisant jeune homme de dix-huit ans était issu dune famille de petits hobereaux corses peu fortunés. Lhistorien André Castelot nous enseigne que Charles-Marie était un homme intelligent et brillant, mais léger, versatile, joueur, libertin et follement dépensier, alors que les ressources du ménage étaient absolument squelettiques. Intrigant surtout. Que ne ferait pas ce quémandeur infatigable pour obtenir places et pensions. Ne se laissant rebuter par aucun échec, souriant, sûr de lui, il campait avec aplomb, fatuité et élégance dans lantichambre des gens en place et refusait de sen aller avant davoir été entendu .
Ayant joué avec brio et éloquence la carte du clan paoliste, il fut de tous les combats pour préserver, avec son illustre aîné, les intérêts légitimes des corses et de la Corse. Avec Letizia, on le vit partout les armes à la main : dabord à Borgo en 1768 où les rescapés des troupes françaises avaient été jetés à la mer puis, au mois de mai de lannée suivante, à Ponte-Novu, où les troupes du Comte de Vaux, trop supérieures en nombre et en matériel de guerre, massacrèrent les Corses au point que le sang répandu colora les eaux en crue du fleuve Golo.
Ponte-Novu ! Cétait bien le 9 mai 1769 et Letizia se trouvait enceinte de six mois. Après lhorrible combat, fuyant les Français, appuyée sur son mari, elle souffre énormément, non seulement de la défaite, mais aussi des douleurs que lui provoque son enfant, lequel sagite violemment en elle . Tout au long de cette épreuve difficile, on lentendra répéter inlassablement : Il sera le vengeur de la Corse . En effet, elle ne doute pas quelle mettra bientôt au monde un garçon. Ce sera bien entendu le futur Empereur qui dira delle en évoquant cette triste et sanglante défaite : Les pertes, les privations, les fatigues, elle supportait tout. Cétait une tête dhomme sur un corps de femme. Une femme des montagnes de Corse .
Ce soir là, sur les pentes rocailleuses du Monte-Rotondo et sous un violent orage de pluie froide, les patriotes fugitifs peinent et sépuisent. Ils sengouffreront enfin dans une grotte (la grotte dite des réfugiés qui existe toujours) et cest là que Charles Buonaparte recevra les émissaires du Comte de Vaux venus proposer la paix.
Toute résistance est désormais inutile et lEmpereur pourra dire un jour : Je naquis alors que la patrie périssait.
Au lendemain de cette amère défaite, la vie reprit à Ajaccio pour les Buonaparte dans leur grande maison carrée de la via Malerba (rue de la mauvaise herbe, la bien nommée, paraît-il). Ils occupaient le rez-de-chaussée et le premier étage, tandis quau deuxième demeuraient quelques-uns de leurs innombrables cousins, les Pozzo di Borgo. De ce voisinage naîtra une brouille entre les deux familles. Un jour, en ces temps de voirie élémentaire, une des dames Pozzo di Borgo jeta sans précaution par la fenêtre le contenu dun pot de chambre. Celui-ci tomba malencontreusement sur Madame Letizia qui, folle de rage, porta laffaire en justice et obtint le remboursement du vêtement ainsi grossièrement souillé.
A cette époque, Charles sinscrivit au barreau dAjaccio, francisa son nom qui devint Bonaparte et se mit sans vergogne au service des français. Le maquisard des années soixante sétant métamorphosé en courtisan, les Ajacciens ne manquèrent pas dironiser en lançant partout le fameux : Le Buona-Parte se met du Bon-Parti .
Napoléon le jugera sévèrement plus tard et lui reprochera davoir abandonné Paoli :
Jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, davoir concouru à la réunion de la Corse à la France. Il aurait dû suivre sa fortune et succomber avec lui.
Quoi quil en soit, il était vain de vouloir sapitoyer sur le sort de la Corse et le Marquis Général de Marbeuf, Gouverneur de la Corse, qui éprouvait en outre une réelle sympathie pour les Bonaparte, ne fut pas étranger à ce revirement.
Puisquil nous est donné dévoquer le rôle de Marbeuf, sans doute est-il opportun daborder le sujet de la fameuse fable selon laquelle Marbeuf aurait été lamant de Madame Letizia.
Certains historiens lont prétendu arguant du fait que, devant les infidélités de son mari, Letizia aurait eu toutes les excuses du monde pour se laisser aller dans les bras du galant gentilhomme français. Il est urgent que tu ôtes le portrait de Marbeuf du salon , écrira Napoléon à son frère Joseph en 1790. Et il ajoutera même Enlève aussi le portrait de maman.
Comme il fallait sy attendre, de mauvaises langues ont été jusquà affirmer que le Gouverneur de la Corse était le père du futur Empereur. Napoléon lui-même aurait eu des doutes :
Doù viennent mes talents militaires ? dira-t-il un jour. Les Bonaparte étaient avocats ou magistrats. On a prétendu que je serais issu dun général. Cette hérédité pourrait tout expliquer !
Lhypothèse devient infiniment moins probable lorsquon se penche sur les dates. Napoléon a été conçu en novembre 1768. Sans doute Marbeuf connaissait-il déjà les Bonaparte et, à son arrivée à Ajaccio, avait-il comblé Charles de prévenances, mais la Corse se trouvait alors en pleine insurrection : Marbeuf résidait à Ajaccio et saffichait avec une dame de Varesse , tandis que les Bonaparte demeuraient près de Corte, en zone paoliste , chez loncle de Letizia, Tomaso Arrighi de Casanova. On peut en déduire que si la mère de lEmpereur a eu des bontés pour Marbeuf (et ici on ne peut rien affirmer) elles nont pu exister que bien plus tard.
Ce qui ne peut être nié, cest que les époux Bonaparte, de par leur superbe et leur belle taille (bien quil semble que Letizia nait pas dépassé 1,65 mètre), séduiront tout le monde. Et si lon sait que Letizia enchanta Marbeuf par sa beauté, on sait aussi que cet aristocrate était tout de même son aîné de trente-quatre ans !
Néanmoins, Letizia était éperdument amoureuse de son mari et lon imagine mal quen Corse, à une époque où les murs étaient dune grande rigidité, une femme de cette condition et de ce caractère pût avoir quelque bonté pour le représentant du Royaume de France dans lîle. De plus, comme nous allons le voir, Letizia fut toute sa vie une femme de grande rigueur morale et un exemple pour toutes les familles françaises de quelque milieu quelles fussent.
La vérité, cétait que Marbeuf était breton et quen Bretagne farouchement royaliste on accréditait volontiers la thèse dun Bonaparte breton qui aurait été une aubaine pour le Parlement de Bretagne à Rennes où lon brocardait les Corses davoir mis ce bâtard sur le trône impérial.
Ce nest pas la première fois que la petite Letizia va mettre un enfant au monde. Avant Giuseppe (le futur roi Joseph, né en 1768), elle a donné le jour à un garçon, puis à une petite fille qui sont morts tous les deux dans l'année de leur naissance. On croix rêver, car elle na que dix-neuf ans et va accoucher pour la quatrième fois !
Le 15 août 1769, le jour de la Sainte Marie, Reine de la Corse, Ajaccio célèbre avec faste la fête de la Vierge et, par la force des choses et avec un enthousiasme de commande, le premier anniversaire du traité rattachant la Corse à la France.
A la cathédrale, au début de loffice, Letizia ressent de violentes douleurs et doit rentrer en toute hâte à la rue Malerba soutenue par la sur de son mari, Gertrude Paravicini. Lurgence est telle quelle ne peut gagner sa chambre et accouche du futur Empereur dans le salon sur un canapé tendu de soie verte. Certains historiens affirment quelle fut libérée sur le carrelage, tandis que Stendhal prétendra même que la délivrance eut lieu sur un des tapis antiques à grandes figures de ces héros de la fable ou de lIliade . La version est poétique, mais absolument fausse. Plus tard, Letizia rétablira les choses :
Cest une fable que de le faire naître sur la tête de César. Nous navions point de tapis dans nos maisons de Corse, et encore moins en été quen hiver.
Cela étant, Letizia déclara dans lheure que le nouveau-né se prénommerait Napoleone en donnant lexplication de ce choix pour le moins étrange :
Mon oncle Napoleone mourut quelques semaines avant Ponte-Novu, mais il était venu à Corte pour combattre. Cest en souvenir de ce héros que jai donné son prénom à mon deuxième fils.
Le premier enfant, on vient de le voie, était Giuseppe qui mourut en 1844 après avoir été successivement roi de Naples et dEspagne et, après 1815, Comte de Senvilliers.
Le troisième fut Lucien (1775-1840). Privé par Napoléon de titre impérial, il nobtiendra finalement que le modeste titre italien de Prince de Canino.
La quatrième fut Elisa (1777-1820) qui reçut successivement les titres de Princesse de Lucques et de Piombino, Grande-Duchesse de Toscane, puis, après 1815, Comtesse de Compignano.
Le cinquième fut Louis (1778-1846) qui devint roi de Hollande et fut le père du futur empereur Napoléon III.
La sixième fut la Princesse Pauline (1780-1825)
La septième fut la princesse Caroline, épouse de Joachim Murat, roi de Naples (1782-1839)
Le huitième enfin fut prénommé Jérôme (1784-1860) et régna sur la Westphalie.
Précisons enfin que trois autres enfants subirent le même sort malheureux du garçon et de la fille qui précédèrent Joseph. Si tous avaient vécu, Letizia aurait pu ainsi élever treize enfants !
Ses huit enfants, elle les formera dans une discipline rigoureuse. Intraitable sur le point de lhonneur, ménagère modèle et merveilleuse éducatrice, elle mérita plus que quiconque laffection et le respect que ses garçons et filles lui manifestèrent toute leur vie.
Sur la prime jeunesse de Napoléon, on ne sait pas grand chose si lon retranche toutes les légendes qui coururent bien plus tard, une fois acquise sa célébrité. Est-il exact que, de tous les jeux, Napoléon préféra ceux de la guerre ? Est-il vrai quayant pris la tête dune troupe de gamins turbulents il allait souvent combattre, hors de la ville, une bande de borghigiani , enfants pauvres du faubourg ? On sait seulement quà lâge de cinq ans, alors que Louis XVI montait sur le trône de France, il entra comme externe dans un pensionnat mixte des surs béguines dAjaccio. Très tôt, il se fera remarquer par son goût pour le calcul au point que les religieuses, stupéfaites, le surnommeront Le Mathématicien . Très vite, Napoléon va quitter le pensionnat pour poursuivre son éducation dans lécole de labbé Recco qui fut son premier maître. Elève médiocre au début, il resta longtemps avant de mériter un élogieux satisfecit de la part de son professeur.
Quoi quil en soit, à cette époque, Napoléon est un petit garçon comme les autres. Avec sa sur Pauline, il samuse à imiter la démarche de sa grand-mère Fesch qui, assez courbée, se déplace en sappuyant sur une canne. La vieille dame sen plaint à sa fille Letizia qui prend mal la chose. Madame, rapportera lEmpereur, bien quelle nous aimât beaucoup, ne plaisantait pas, et je vis à ses yeux que mon affaire nétait pas bonne. Pauline ne tarda pas à recevoir sa fessée parce que des jupons sont plus faciles à relever que des pantalons à déboutonner. Le soir, elle essaya sur moi, mais en vain. Je crus en être quitte ! Le lendemain, elle me repoussa lorsque je fus pour lembrasser. Enfin je ny pensais plus lorsque, dans la journée, Madame me dit : - Napoléon, tu es invité chez le Gouverneur, va thabiller ! Je monte, bien satisfait daller dîner avec les officiers et je ne fus pas long à me déshabiller. Mais Madame était le chat guettant la souris ; elle entre subitement, ferme la porte sur elle ; je maperçois du piège ou jétais tombé, mais il était trop tard pour y remédier et il me fallut subir la fessée .
On vit chichement à la casa Bonaparte.
Tu seras pauvre, explique la Madre à napoléon, mais il vaut mieux avoir un beau salon, un bel habit, un beau cheval pour paraître à lextérieur et, ensuite, manger du pain chez soi.
Elle me donnait de lorgueil et me prêchait la raison , dira son fils. Letizia était surtout dune avarice sordide dont elle ne parviendra jamais à se défaire et elle le sera encore lorsque lopulence sera venue. Elle était par trop parcimonieuse, çen était ridicule, dira plus tard Napoléon. Jai été jusquà lui offrir des sommes considérables par mois si elle voulait les distribuer. Elle voulait bien les recevoir, mais pourvu, disait-elle, quelle fût maîtresse de les garder. Dans le fond, tout cela nétait quexcès de prévoyance de sa part ; toute sa peur était de se trouver un jour sans rien. Elle avait connu le besoin et ces terribles moments ne lui sortaient pas de la pensée .
Le célèbre Pourvou que ça doure ! semble bien ne pas avoir été inventé.
Il est juste de dire dailleurs, poursuivait lEmpereur, quelle donnait beaucoup à ses enfants dans le secret. Du reste, cette même femme a laquelle on eût si difficilement arraché un écu, eût tout donné pour préparer mon retour de lîle dElbe ; et, après Waterloo, elle se fût condamnée au pain noir sans murmure. Cest que chez elle le grand lemportait encore sur le petit : la fierté, la noble ambition marchaient chez elle avant lavarice.
Ayant eu huit enfants à nourrir, elle connut assurément le besoin et cest très gravement quelle fera observer plus tard :
Jai sept ou huit souverains qui me retomberont un jour sur les bras.
La Corse shonore de compter plusieurs mères de famille comme Letizia, même si toutes nont pas eu denfants aussi prestigieux que les siens. Citons au passage Faustine Gaffori, assiégée à Corte par les ennemis de son mari, qui menace de faire sauter la maison si lon parle de se rendre et qui sera sauvée par larrivée de secours conduits par son époux lequel, plus tard, deviendra le meilleur lieutenant de Pascal Paoli.
De telles héroïnes ne sont pas rares en Corse. Nous avons tous présente à lesprit Colomba dont lhistoire est connue surtout depuis le roman de Mérimée. La passion implacable de Colomba dépasse sans doute celle quaurait manifestée Letizia dans un contexte comparable. En effet, on voit mieux la mère de lEmpereur faisant montre de plus de pitié car elle était bonne chrétienne et na cessé den faire la preuve tout au long de son existence.
A cette époque, Charles Bonaparte poursuivait avec un acharnement peu commun un but précis : faire reconnaître, avec lappui de son ami Marbeuf, sa qualité de gentilhomme. Cest avec peine et usant de ses dons extraordinaires de persuasion quil arrivera à faire admettre les quatre degrés de noblesse qui lui sont nécessaires et quil sera, par voie de conséquence, nommé député de la noblesse de Corse pour la session 1778. Dans le même temps (et cétait là le but essentiel que Charles sétait fixé), Joseph et Napoléon, les deux aînés de la famille, deviendront boursiers du roi : Napoléon sera inscrit à lécole militaire de Brienne, Joseph entrera au séminaire dAutun et leur jeune oncle, le chanoine Joseph Fesch obtiendra une place au séminaire dAix.
Cest ainsi quaprès avoir été bénie par un père lazariste dAjaccio à la demande de Letizia, la petite troupe, guidée par Charles, quitta un jour la ville pour se rendre à Bastia. Après une nuit passée dans une pauvre auberge, ils prirent le bateau duquel Napoléon verra bientôt se profiler à lhorizon la silhouette brumeuse de lîle dElbe où manque un jour sachever la course du météore.
Nous savons quà Brienne Napoléon souffrira beaucoup des brimades de ses condisciples, mais aussi de la différence de fortume puisque les autres élèves ne manquent pas de lui faire méchamment sentir quil nest quun petit pauvre élevé grâce aux charités du roi. Cest dans cette situation avilissante quil osera écrire à son père :
Mon père ; si vous ou mes protecteurs ne me donnez pas les moyens de me soutenir plus honorablement dans la maison où je suis, rappelez-moi près de vous, et sur le champ. Je suis las dafficher lindigence et dy voir sourire dinsolents écoliers qui nont que leur fortune au-dessus de moi, car il nen est pas un qui ne soit à cent piques au dessous des nobles sentiments qui maniment ! Eh ! quoi, Monsieur, votre fils serait continuellement le plastron de quelques paltoquets qui, fiers des douceurs quils se donnent, insultent en souriant aux privations que jéprouve ! etc... »
Charles étant à Bastia, cest Letizia qui recevra la lettre et y répondra sur un ton qui, à lui seul, nous édifie sur la rigueur de son caractère :
Jai reçu votre lettre, mon fils, et si votre écriture ne mavait pas prouvé quelle était de vous, je naurais jamais cru que vous en fussiez lauteur. Vous êtes celui de mes enfants que je chéris le plus, mais si je reçois jamais une pareille épître de vous, je ne moccuperai plus de Napoleone. Où avez-vous appris, jeune homme, quun fils, dans quelque situation quil se trouve, sadressaât à son père comme vous lavez fait ? « etc...
Et Letizia de Conclure :
« Napoleone, je me flatte quà lavenir votre conduite plus discrète et plus respectueuse ne me forcera plus à vous écrire comme je viens de le faire. Alors, ainsi quauparavant, je me dirait votre affectionnée mère, Letizia Bonaparte. »
Le 23 mars 1885, Charles Bonaparte meurt à Montpellier dun cancer à lestomac. Il navait pas quarante ans.
Napoléon, bien que profondément affecté par ce triste événement, en conçoit toutefois une certaine délivrance car il sera désormais libre dafficher comme il lentend son patriotisme, son chauvinisme corse et, dès quil le pourra, revenir à Ajaccio en uniforme dofficier du roi.
Officier, il le sera à seize ans et quinze jours après avoir été reçu lieutenant en second. Son brevet , signé par Louis XVI, est daté du 1er septembre 1785. Dans les semaines qui suivirent, il est affecté au régiment dartillerie de la Fère, qui tient garnison à Valence.
Au lendemain du décès de son père, il écrit à sa mère en ces termes :
Cest aujourdhui que le temps a un peu calmé les premiers transports de ma douleur, que je mempresse de vous témoigner la reconnaissance que minspirent les bontés que vous avez toujours eues pour nous.
En chef de famille (en réalité cest Joseph qui pouvait revendiquer cette charge), il ordonne : Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances lexigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous le pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de linestimable perte dun époux chéri. Je termine, ma chère mère, ma douleur me lordonne, en vous priant de calmer la vôtre. etc... »
En septembre 1786, Napoléon vient davoir dix-sept ans. Après sept années dabsence en Corse et à la faveur dun long congé, il arrive à Ajaccio revêtu de son bel uniforme bleu doublé de rouge. Cest le premier corse devenu officier du roi. Accueilli par sa mère folle de joie de le serrer enfin dans ses bras, il fait la connaissance des enfants nés en sa longue absence : ses surs Pauline et Caroline et son frère Jérôme. Il en éprouve un grand bonheur vite terni par la réalité puisque sa famille se débat dans une gêne proche de la misère et ne subsiste que grâce aux récoltes de la propriété familiale des Milelli située dans la campagne ajaccienne.
Aussitôt, Napoléon va frapper à toutes les portes pour obtenir en Corse des secours financiers. Dans cette démarche, il échouera tant auprès des administrations que du seul membre de la famille relativement aisé, son oncle, larchidiacre Lucien Bonaparte dont lavarice suscitait la réprobation unanime des ajacciens. Dans ces conditions, au bout dun séjour dun an en Corse et après avoir obtenu une prolongation de congé, il quitte lîle pour Paris et décide la mort dans lâme daller tendre la main. Ce sera un échec complet qui le contraindra, après avoir obtenu un nouveau congé, à retourner à Ajaccio.
Sa famille vit toujours dans une grande pénurie dargent. Letizia, qui a encore près delle quatre enfants à élever et assume les dépenses de Joseph parti pour lUniversité de Pise et celles de Lucien au séminaire dAix, fait des prodiges déconomie domestique. Napoléon le dira plus tard, non sans fierté dailleurs : Le principe était de ne pas dépenser. Sa mère sastreint aux travaux ménagers et largent ne sort de la poche que pour ce qui est absolument indispensable : le café, le sucre ou le riz que lon est bien obligé dacheter chez lépicier. Pour le reste, on vit des produits de la propriété. Les Bonaparte possèdent un moulin banal où tous les villageois vont moudre et donnent en échange une certaine quantité de farine. Il en est de même pour la location du four qui est acquittée avec des poissons . Le vin est fourni par la vigne, le fromage par les chèvres, la viande par un maigre troupeau. On naurait pas acheté de gâteaux, précisera lEmpereur, ceût été mal vu. La famille tenait à lhonneur de navoir acheté ni pain, ni vin, ni huile. De tous les fruits ceux que le petit officier aime le plus sont des cerises génoises : Il me semble, dira-t-il, navoir jamais rien mangé daussi bon.
Après vingt mois de congé, le lieutenant Bonaparte rejoint son régiment qui tient maintenant garnison à Auxonne, en Côte dor. Plus pauvre que jamais, sous-alimenté et fortement surmené, il essaie denvoyer, chaque mois, quelques subsides à sa mère. Au mois de janvier 1789, la rivière déborde à Auxonne et Napoléon souffre dune fièvre paludéenne dont il attribue la cause à cette inondation. Ce pays-là, écrit-il à sa mère, est très malsain à cause des marais qui lentourent et des fréquents débordements de la rivière qui remplissent le fossé deau exhalant des vapeurs empestées.
Napoléon a vingt ans en cette fameuse année 1789. Il est tout entier acquis aux idées révolutionnaires des grands philosophes du siècle et à cette Révolution qui, en prenant symboliquement la Bastille, commence à faire le lit du futur Empereur.
Napoléon ne se sentant pas totalement concerné par les événements du Royaume de France, précisons quà cette époque il navait pas de meilleure ambition que de servir la Corse et dy jouer un rôle de premier plan. Il décide donc dy retourner pour la troisième fois en octobre 1789.
Dès son arrivée à Ajaccio, son oncle Lucien est à lagonie. Au chevet du prélat, la famille réunie recueillera dabord son dernier soupir et, dans le même temps, la petite fortune que cet ecclésiastique avait patiemment accumulée sous la paillasse de son lit de mort. Il faut bien reconnaître que ce magot, dont ils hériteront dailleurs le plus légalement qui soit, était le bienvenu en cette période difficile pour les Bonaparte et surtout pour Napoléon qui utilisera une grande partie de cet or afin dassurer son élection à un grade supérieur dans larmée insulaire.
Sur ce sujet, voyons les faits :
Une loi française du 3 février 1792 décrète que tous les officiers, à lexception des lieutenants-colonels, doivent rejoindre leur corps le 1er avril suivant. Bonaparte qui, soit dit en passant, aurait dû rejoindre le sien depuis le 1er janvier, décide daccéder à ce grade et pose sa candidature. En face de lui, il a deux concurrents redoutables soutenus par Paoli : Peraldi et Pozzo di Borgo. La campagne électorale se déroule et Napoléon, qui a dépensé beaucoup dargent, sort vainqueur après toutefois avoir faussé en grande partie les opérations de vote. La veille du scrutin, Letizia avait notamment déclaré à son fils :
« Je suis presque à bout de ressources et, à moins de vendre ou demprunter ».
Et, comme Bonaparte essaie de la tranquilliser, elle explique :
« Oh ! ce nest pas la pauvreté que je crains, cest la honte ! »
Quoi quil en soit, il est curieux de constater que Monsieur le lieutenant-colonel de la garde Nationale Corse a totalement oublié quil est lieutenant au 4ème Régiment dArtillerie du roi. Après bien des aventures dans lîle où il se fait un nombre invraisemblable dennemis paolistes, Napoléon, appréhendant les sanctions de ses supérieurs continentaux, rejoint Paris le 29 mai 1792. Avec beaucoup dhabileté de chance, il ne sera pas puni. Bien au contraire (et là, on croit vraiment rêver) il est nommé capitaine avec un arriéré de solde de six mois ! Et, de plus, sa nomination est signée Louis , (assurément lune des dernières signatures de linfortuné souverain) et elle concerne son futur successeur !
Sétant imprégné avec horreur de latmosphère de Paris où sont perpétrés datroces massacres, Napoléon, estimant sa patrie en danger , décide de retourner en Corse en usant dun subterfuge pour obtenir une nouvelle permission. Il y débarquera à nouveau le 15 octobre 1792.
Quelques jours plus tard, il prend le commandement de six compagnies de volontaires corses, mais sera déçu dêtre exclu dune expédition contre la Sardaigne décidée à Paris par le Conseil Exécutif Provisoire. Cette expédition se soldera dailleurs par un échec.
Pendant ce temps, à Paris, Place de la Révolution, la tête de Louis XVI roule sous léchafaud.
La seconde expédition sarde sachèvera aussi par un fiasco bien que Napoléon y eût pris part et se fût même très fortement distingué. Au lendemain de cette malheureuse aventure, il plante là son bataillon et, furieux, sen retourne à Ajaccio.
En mars 1793, il eut une entrevue avec Pascal Paoli à Morosaglia. Les deux hommes saffrontèrent assez violemment, ce qui provoqua leur rupture. Il va de soi que les réactions des paolistes dAjaccio ne se firent pas attendre : la casa de la rue Malerba fut mise à sac et la propriété des Milelli détruite. Napoléon dut fuir dans la montagne pour échapper à la mort. Cétait en mai 1793. Napoléon, Letizia et tous les siens font lobjet dune motion mettant au ban de la Nation Corse ces Bonaparte nés dans la fange du despotisme et élevés sous les yeux et aux frais dun pacha luxurieux » ! Cest, on la deviné, Monsieur de Marbreuf qui se trouve ainsi stigmatisé.
Et le roman continue. Le 31 mai, la corvette et le brick transportant lexpédition, ayant à sa tête les commissaires et Joseph Bonaparte, pénètrent dans le golfe dAjaccio sous le feu de la citadelle. Napoléon, embarqué sur un chebek, sest porté au devant de la flottille. Arrivé à hauteur de la tour du Capitello, il aperçoit sur le rivage tout un groupe de réfugiés. Poussé par une sorte de pressentiment, il se dirige vers la côte et, stupéfait, découvre Madame Letizia et ses enfants qui avaient pris le maquis huit jours auparavant. La nuit venue, Bonaparte embarquera sa famille sur son chebek qui recevra lordre de les amener à Calvi. Quant à lui, il va rejoindre les troupes qui vont tenter un débarquement.
Ce fut encore un échec et, le 2 juin, Bonaparte gagne Calvi à cheval et décide de quitter lîle pour rejoindre son régiment. En sept ans et demi de service, il na passé que trente mois à son corps !
Le 3 juin, avec tous les siens, il sembarque pour Toulon. Il ne reverra la Corse quau retour de la campagne dEgypte.
Cette fois et pour toujours Napoléon a choisi la France.
MADAME BONAPARTE EN FRANCE
Le 13 juin 1793, Letizia, Elisa, Pauline et Caroline, qui se font toutes passer pour des couturières , arrivent à Toulon et vont sinstaller à la Valette, village voisin où Louis et Jérôme les retrouvent. Napoléon part immédiatement pour Nice afin de rejoindre son régiment et se faire réintégrer dans larmée. Une nouvelle fois, la chance lui sourit : il est nommé capitaine-commandant et reçoit 3000 livres darriéré de solde, une somme qui met ainsi Letizia et ses enfants temporairement à labri du besoin.
Sitôt installée, la Madre, profondément ulcérée par le comportement des paolistes, soccupe activement, avec son aîné Joseph, de faire condamner Pascal Paoli. Ce dernier, en effet, qui vient de faire appel aux anglais pour occuper la Corse, est déclaré traître à la patrie.
Dans ces conditions, elle estime quelle naura de réelle satisfaction que lorsque les paolistes seront rejetés hors de Corse et que le clan Bonaparte aura repris à Ajaccio la place qui est la sienne. Cette Corse, quelle aime viscéralement, ne sera reconquise quen 1797. Pour lheure, elle est en effet aux mains des anglais pour y fonder le royaume Anglo-Corse, sous la férule dun vice-roi, Sir Elliot.
Les événements marchent vite en cette année 1793 : les Girondins, mis hors la loi à la Convention, se révoltent et cest la crise en Provence. Les Anglais en profitent pour attaquer Toulon dont la rade est considérée comme étant la plus importante base stratégique commandant la Méditerranée occidentale. La Convention réagit et envoie 35000 hommes défendre Toulon sous les ordres de lincompétent Carteaux, ancien peintre en bâtiment et général sans-culotte qui ramassa ses étoiles dans la rue.
Là encore, une chance inouïe va servir Bonaparte : le commandant artilleur Domartin ayant été gravement blessé, Napoléon, qui était chargé des convois de poudre destinés à larmée dItalie, passe par hasard au Beausset. En sa qualité de capitaine dartillerie, il est reconnu, requis sur-le-champ et entre immédiatement en fonction !
En décembre 1793, il connaîtra à Toulon le premier grand succès de sa carrière militaire qui lui vaudra le titre et les étoiles de général de brigade. Par sa connaissance de la stratégie, il avait réussi à faire tomber Toulon sous le feu de ses canons admirablement disposés selon les plans quil avait su faire adopter par son supérieur hiérarchique, le talentueux général Dugommier, successeur de lincapable Carteaux.
Surnommé le Général Canon , Napoléon venait davoir vingt-quatre ans et Paris, follement enthousiasmé, applaudissait déjà son courage et son incomparable génie militaire.
A quelques temps de là, à Marseille, Joseph et Napoléon font la connaissance de la famille Clary, riches commerçants en savon. Les deux filles de cette famille attirent leur attention : laînée, Julie, bonne et peu attrayante, mais dont la dot est de 150 000 livres et sa sur Désirée, jeune et charmante. Joseph épousera Julie et Napoléon, quoique très épris de Désirée, lui préférera plus tard Joséphine, mais lui gardera toute sa vie une part importante dans son cur.
Mesdames Bonaparte et Clary étant les meilleures amies du monde se rapprochent et le clan Bonaparte vient s'installer à lhôtel particulier des Cypières où rien ne lui manquera grâce à la générosité des savonniers.
Cette résidence cessera bientôt car, le 26 décembre 1793, Napoléon est nommé général inspecteur de la défense des côtes et en profite pour louer le Château-Sallé, près dAntibes, où il installe sa mère et ses surs.
A cette époque, Letizia surveillait très étroitement les états dâme amoureux de sa progéniture. Cest ainsi que la jeune Pauline commence à révéler un pendant certain pour la sentimentalité et songe sérieusement à épouser Louis Fréron, révolutionnaire cruel, débauché et antireligieux. Bonaparte sy oppose formellement et, aidé de sa mère, sarrange pour que lidylle tourne court. Notons que Letizia et Napoléon entendaient que chaque enfant épousât le meilleur parti, tant en titre quen fortune. Ils seront toujours daccord pour freiner les impulsions de Pauline et de Caroline, ce qui ne sera pas souvent facile.
Pour ne pas être en reste, Lucien va donner bien dinquiétudes à sa mère en épousant Catherine Boyer, la sur illettrée de son aubergiste de Saint-Maximim. Il va de soi que, étant mis ainsi devant le fait accompli, Letizia et Napoléon en seront fort courroucés dautant que le futur Empereur nourrit de grands projets pour Lucien quil estime le plus doué de ses frères.
Or, il apprend que Lucien, devenu prématurément veuf de Catherine Boyer, na pas retenu la leçon et a osé se remarier à la sauvette avec sa maîtresse Alexandrine de Bleschamp, veuve du peu reluisant banquier Jouberthon. Napoléon entre alors dans une terrible colère dautant que Lucien refuse obstinément de se séparer de sa femme quil aime et qui lui a déjà donné un enfant. Pour sa mère, cette alliance incongrue est perçue comme une catastrophe pour le prestige du clan. Toutefois, Letizia, qui en toute circonstance savait garder le sens de la mesure, estimera néanmoins que son devoir est de venir en aide à Lucien jusquà la réconciliation espérée avec Napoléon. Donner tort à lun ou à lautre nest pas dans son rôle, car elle souhaite avant tout lunité du clan et la bonne entente entre ses enfants qui nont pas le caractère facile.
Napoléon gardera toute sa vie la plus vive rancune contre son frère, lequel sera le seul de la famille à ne pas recevoir un titre impérial. Toute sa vie aussi, Letizia luttera pour obtenir, entre les deux frères, une réconciliation qui ne viendra jamais tout à fait.
Le chute de Robespierre en juillet 1794 provoquera quelques ennuis à Bonaparte qui, accusé de robespierrisme en raison de son ancienne amitié avec le frère de lIncorruptible , observera à Nice six jours de consigne chez son logeur, le sieur Laurenti, puis parviendra à se disculper, tandis quil ordonnera à sa famille de regagner Marseille où Joseph est devenu un riche bourgeois dont le négoce est prospère.
Bonaparte ayant quitté ses fonctions dans le Midi, se trouve maintenant à Paris pour y connaître une difficile période de disgrâce. La chance étant toujours de son côté, Barras lappelle près de lui au lendemain du 13 Vendémiaire (5 octobre 1795) où une émeute royaliste menace la Convention. Bonaparte, chargé de lartillerie, ne perd pas de temps et, avec Murat, réunit en temps record les moyens dune action énergique. Près de léglise St Roch, il sauvera enfin la Convention Thermidorienne.
Couvert de gloire, celui que les Parisiens ont surnommé le Général Vendémiaire sera nommé général de division commandant en second lArmée de lintérieur, puis commandant en chef après la démission de Barras devenu chef du Gouvernement. Ne perdant pas le sens aigu de la famille, notons que cette meilleure situation lui permettra denvoyer 60 000 francs à sa mère qui, une fois de plus, se trouvera à labri du besoin.
Une fois encore, les événements vont aller bon train.
Le 9 mars 1796, le général Bonaparte épousait Joséphine, le 12 mars, il partait pour larmé dItalie à la tête de laquelle il avait été nommé par Carnot le 2 mars.
Le 22 mars, sur le chemin de lItalie, il fait une halte rapide à Marseille où, en compagnie de son brillant et remuant état-major, il vient saluer sa mère et ses surs.
Letizia était au courant du mariage pour avoir reçu une lettre de Napoléon à ce propos. Elle savait aussi que Joséphine avait trente-trois ans (ce qui était un âge avancé pour une femme de cette époque), quelle était la veuve du vicomte Alexandre de Beauharnais, général mort sur léchafaud en 1794 et quelle avait deux enfants : Eugène, âgé de quinze ans, qui sera fait plus tard vice-roi dItalie, et Hortense, treize ans, qui épousera LOUIS Bonaparte, le propre frère de Napoléon, deviendra reine de Hollande et donnera à son mari un fils prénommé Charles-Louis-Napoléon, plus connu dans notre Histoire sous le nom de Napoléon III.
Joséphine, de ses vrais prénoms Marie-Joséphe-Rose, était née aux Trois-Ilets, à la Martinique, du mariage de Messire Joseph-Gaspard de Taschers, chevalier Seigneur de la Pagerie, lieutenant dartillerie réformé et de Madame Marie-Rose de Vergers de Sanoix.
Née aux Iles, cest aux Iles quelle a grandi, courant à travers les champs de canne à sucre, jouant avec les enfants des esclaves noirs, allant chaque jour, par un chemin bordé de cocotiers, se baigner dans la rivière Croc-Souris.
A ce propos, il est plaisant de rapporter ici une anecdote extraordinaire quAndré Castelot juge authentique :
Joséphine, adolescente, eut un jour lidée, avec sa petite amie Aimée du Buc de Riverny, daller consulter une voyante, une devineresse caraïbe nommée Eliana. Cette dernière, après avoir lu dans la main dAimée lui déclara tout net : Tu seras reine un jour .
Or, quelques temps plus tard, voguant vers la France, le vaisseau où avait pris place Aimée Du Buc fut pris par les pirates barbaresques. Aimée, morceau de choix, fut offerte par le dey dAlger au sultan de Turquie qui fit delle sa favorite. Aimée était reine.
Eliana lut ensuite dans la main de Rose de la Pagerie. Elles sy attarda, comme étonnée. Puis, « Tu te marieras bientôt, dit-elle, cette union ne sera pas heureuse, tu deviendras veuve, et alors tu seras plus que reine. »
Ce que Letizia ne savait pas, cest que Joséphine avait à Paris une peu flatteuse réputation de veuve joyeuse et quavant dépouser Napoléon elle était la maîtresse de Barras dont la fâcheuse tendance à lhomosexualité sporadique nétait ignorée de personne.
Letizia, on la déjà vu, avait une particulière intuition naturelle et une extrême sensibilité. Aussi subodore-t-elle immédiatement quune aventurière vient dentrer dans le clan. Cela fera naître en elle une profonde aversion contre cette bru quelle désignera aussitôt sous le charmant sobriquet de gourgandine .
Pour linstant, elle désapprouve le choix de Napoléon, lequel lui rappelle fermement quen sa qualité de chef de la famille cette décision nappartient quà lui et lui seul.
Au mois davril prochain Letizia aura quarante-six ans et son fils vingt-sept.
Mais la rumeur publique senfle des exploits de larmée dItalie : Dégo, Mondovi, la prise de Milan, autant de coups déclat ! Et le monde apprend dAlexandre et César ont enfin un successeur.
Lépopée est commencée et Madame Bonaparte est entraînée dans le tourbillon. Les autorités de Marseille organisent une fête pour honorer la mère et la famille du général vainqueur. Cest une brillante assemblée qui accueille Letizia aux allées de Meillan et salue en elle la mère du héros.
Les ailes de la gloire effleurent la famille qui va bientôt quitter Marseille pour rejoindre lItalie. Une vie nouvelle commence pour Letizia et ses enfants.
LETIZIA AU CHATEAU DE MONBELLO
Après les foudroyantes victoires dItalie, Bonaparte sest installé au château de Monbello, près de Milan, charmante demeure au milieu dun parc plein de fraîcheur.
Il y réside avec Joséphine au centre dune véritable cour où se côtoient généraux, hommes politiques, écrivains et tout ce que lItalie peut offrir de notables. Il est devenu une puissance politique, mais il na pas oublié pour autant sa famille et surtout sa mère.
Letizia, venant de Marseille, arrive dans une berline escortée par un petit détachement de cavalerie. Napoléon reçoit sa mère avec une particulière déférence puis, descendent de voiture Pauline, Caroline et enfin Elisa au bras dun homme de trente-cinq ans, le capitaine Bacciochi, son récent mari, personnage un peu falot mais brave homme.
Bonaparte aurait préféré quelquun de mieux doué mais, après tout, Bacciochi est corse et cest aussi un brave garçon sans histoire. Letizia na dailleurs élevé aucune objection.
Il faut aussi souligner quElisa était fort laide et ce fut la seule de la famille a avoir un physique ingrat. Cela ne lempêchera pas de tromper souvent Bacciochi avec Fontanes, grand Maître de luniversité, avec François de Lesperut, membre du corps législatif et avec un lucquois Bartoloméo Cenami.
Le cas de Pauline appelle lattention du général. Il faut lui faire oublier Fréron et les jeunes gens ne manquent pas pour ce faire. En effet, Pauline, dans cette nouvelle vie de château, rencontrera bientôt le général Leclerc, beau garçon de bonne famille fortunée qui deviendra pour Bonaparte un beau-frère tout dévoué.
Quelques mots sur la très belle Pauline, ladorable Paoletta, sur préférée de Napoléon. Devenue veuve de Leclerc, elle épouse le prince Borghese qui fut le mari le plus trompé de son temps. Il faut dire quelle était nymphomane et que la liste de ses amants est si longue quaucun historien nest parvenu à la dresser in extenso. A Ste Hélène, Napoléon écrira : Pauline, la plus belle femme de son temps, a été et demeurera jusquà la fin la meilleure des créatures vivantes .
Désormais, Letizia va jouer le rôle officiel qui sera toujours le sien : elle sera la mère de Napoléon. Elle a, à cette époque, quarante-huit ans. Elle est très brune et sa beauté étonnant subjugue son entourage. On la croirait prédisposée depuis toujours à incarner le rôle de Madame Mère. Elle paraîtra ainsi dans toutes les cérémonies officielles, à côté des plus grands personnages de son temps, sans cesser dêtre à sa place. Par là, elle révèle une classe qui nappartient quà elle et qui la fera respecter de tous par son incomparable dignité.
Elle aura, en revanche, une certaine difficulté à parler sans cet accent corse qui demeure terriblement présent. Mais elle a toujours une expression juste et surtout, elle a pris lhabitude de parler le moins possible en disant lessentiel. Bien vite, les silences de Madame seront célèbres. Ses paroles seront écoutées avec dautant plus dattention. Elle sera toujours la personnalité marquante de la famille et restera le véritable chef du clan des Bonaparte.
A Monbello, la première chose que Madame obtiendra de son fils, cest son accord a posteriori pour le mariage dElisa. Bonaparte finit par accepter et accorde à sa sur une dot de 35000 francs. Dans cette négociation, Madame est aidée par Joséphine qui, avec sa finesse habituelle, sefforce de se concilier cette dame inaccessible. Et pourtant, tout en Joséphine déplaît à Letizia : elle est veuve, mariée depuis un an sans avoir encore donné denfant à son mari. Ses façons dêtre, ses vêtements, ses chiens, tout heurte Letizia qui se trouve à deux doigts de révéler à son fils les relations coupables que Joséphine entretient avec le capitaine Hippolyte Charles. Devant Joséphine, Madame prend souvent un air sévère et désapprobateur auquel sa belle-fille sefforce de rester sans réaction visible, mais il est évident que cela naboutira jamais à créer un climat de confiance entre les deux femmes. Pour être impartial et juste, il faut souligner que Joséphine était une parfaite maîtresse de maison, quelle recevait avec tact les grands notables de la société italienne et quaucune fausse note ne fut alors enregistrée par ladite société si jalouse de ses prérogatives.
Maintenant que ses deux filles sont mariées, Letizia ne voit plus aucun intérêt à séjourner à Monbello et, puisque la Corse est maintenant reconquise, elle rêve de revoir Ajaccio.
LETIZIA DE RETOUR A AJACCIO
En juillet 1797, Letizia est de retour à Ajaccio accompagnée des époux Bacciochi. Sur le quai de débarquement, la foule acclame la famille du vainqueur dItalie et libérateur de la Corse. La veuve de Charles Bonaparte avait eu raison, quelques années auparavant, de ne pas rompre avec la France. Elle constate que le retournement de lopinion remet les Bonaparte à lhonneur.
Quand elle rejoint sa maison, elle constate que, malgré les ordres de Napoléon, il y a beaucoup à faire pour réparer les dégâts causés par les pillages de 1793. Elle prend aussitôt les mesures nécessaires pour la restauration des lieux.
Utilisant lindemnité de 97 500 francs octroyée par le Directoire à la suite de la réaction paoliste, elle fait effectuer mille travaux et pense commander à Madame Clary les papiers peints et tissus utiles à la décoration ainsi que huit fauteuils jonquille à la mode, sièges nécessaires à la réception de ses anciennes amies du clan Bonaparte.
En attendant lorage, le clan bénéficie dune agréable période de sérénité : loncle Fesch roule sur lor de ses bonnes affaires aussi prospères que celles de Letizia qui, en 1798, fait dimportants placements rentables, tandis que Joseph, qui jouit de la fortune des Clary et vient dacheter létage supérieur de la maison Bonaparte pour 8500 francs, est ambassadeur à Rome auprès du Saint-Siège. De son côté, Lucien, vient dêtre élu représentant du département du Liamone au Conseil des Cinq-Cents où il fera brillamment son chemin auprès de Sieyès. En outre, Caroline, la plus jeune des filles, est à Paris confiée à la maison déducation de Madame Campan, tandis que sa sur Pauline est à Milan avec son époux Leclerc qui commande le secteur depuis le départ de Napoléon. Ce dernier, entouré de Louis et Jérôme, est donc rentré à Paris pour être élu à lInstitut de France et préparer, avec Talleyrand, une expédition vers lEgypte destinée à frapper lAngleterre sur la route des Indes.
Une fois Napoléon parti pour lEgypte, Letizia constate que lhorizon dans lîle devient moins favorable aux Bonaparte. La reconquête de la Corse avait été bien accueillie, mais les paolistes déçus par les Anglais et les patriotes du parti français ne vont pas tarder à se chercher querelle et en profitent pour réveiller de vieilles vengeances. Letizia intervient notamment en faveur des ecclésiastiques incarcérés, ce qui lui vaut évidemment les critiques des révolutionnaires anticléricaux. Bref, le climat est malsain et Letizia considérant que toutes ses affaires dAjaccio sont en ordre, décide de quitter la Corse. Quelques jours avant son départ, elle apprend par Louis que Napoléon est maintenant au courant de linconduite de Joséphine et semble décidé à se séparer de linfidèle. Letizia en conçoit une large satisfaction car, les choses étant devenues beaucoup plus claires, elle naura plus à ménager sa, dautant que, durant son séjour à Ajaccio, elle a pu reconstituer le clan des Bonaparte qui est redevenu une force.
LETIZIA DE RETOUR A PARIS
Letizia arrive à Paris le 11 mars 1799 et va sinstaller chez Joseph. Elle découvre alors une France gouvernée par un système en décomposition. Depuis le départ de Napoléon en Egypte, le Directoire accumule les échecs et le peuple, découragé, estime que la patrie est à nouveau en danger. Sieyès et Fouché font ce quils peuvent pour museler les derniers jacobins et estiment que, pour réussi, il leur faut une épée, un homme fort ralliant tous les suffrages populaires. Cet homme, bien entendu, ne peut-être que Bonaparte. Pendant son absence et jusquà son retour, Joseph et Lucien gardent les avenues du pouvoir pour leur frère en faisant une inlassable campagne en sa faveur. De son côté, Letizia fait ce quelle peut dans le même sens et se déchaîne contre Joséphine dont la scandaleuse liaison avec le capitaine Charles défraie la chronique mondaine. Elle sortira donc de sa réserve pour condamner celle qui déshonore les Bonaparte.
Letizia a retrouvé une vieille amie, Madame Permon, qui assista Charles Bonaparte dans ses derniers instants à Montpellier. Elle est ravie dapprendre que Laure, la fille de cette amie, va épouser le général Junot, fidèle entre les fidèles de Napoléon et deviendra la célèbre duchesse dAbrantes dont lélégance éblouira la future Cour Impériale.
Dans le même temps, Letizia apprend que Désirée Clary, lancienne fiancée de Napoléon, a rencontré le général Bernadotte chez Joseph et sest fiancée à ce soldat très en vue qui entre ainsi dans le clan des Clary et, du même coup, dans celui des Bonaparte.
Grâce à Joseph, propriétaire dun grand domaine à Mortefontaine, Letizia va connaître une vie brillante dans laquelle elle introduit quelques solides principes déconomie et de simplicité ! Il est certain quelle a toujours exercé une grande influence sur son entourage et que sa modération a constamment servi la dignité familiale.
Le 13 octobre 1799, coût de théâtre sur la scène parisienne : ayant quitté lEgypte, Napoléon a débarqué à Fréjus et fait route sur la capitale. Lenthousiasme populaire se déchaîne, tandis que le Directoire qui se sent débordé par la joie de lopinion, doit faire contre mauvaise fortune bon cur.
Le complot peut entrer dans sa phase finale pour assurer à la France une concentration de pouvoir plus efficace que lautorité diluée du Directoire. On attend beaucoup de Bonaparte car il est le seul à pouvoir obtenir la paix de lEurope coalisée. Il la déjà fait à Campoformio et ce souvenir est à la base de sa popularité présente.
Avec la plupart des membres de lInstitut, Sieyès, Talleyrand, Fouché, Joseph et Lucien Bonaparte peuvent maintenant porter lestocade.
MADAME LETIZIA ET LE CONSULAT
Ce 9 novembre 1799, autrement dit le fameux 18 Brumaire , au moment où le coup dEtat est engagé, Letizia est en compagnie de son amie Madame Permon. Cette dernière, dans ses mémoires, montre Letizia vivant la journée la plus angoissante de sa vie : Elle était dune extrême pâleur et, chaque fois quun bruit inattendu venait frapper son oreille, elle montrait son inquiétude. Jai pris delle alors une forte opinion. Elle était semblable à la mère des Gracques dont les enfants risquaient leur vie dans laventure où ils sétaient engagés .
La grande frayeur, elle léprouvera quelques heures après au théâtre Feydeau lorsque, au milieu de la représentation, le régisseur vient lui annoncer que le général Bonaparte a été assassiné à Saint-Cloud. Devenue blanche, mais gardant un flegme impressionnant, elle quitte le théâtre et se rend chez son fils pour apprendre que Napoléon est sorti sain et sauf dun attentat et que le coup dEtat a réussi.
Napoléon est donc le grand bénéficiaire de la journée : les Conseils, sous la pression des militaires et limpulsion intelligente de Lucien, ont été trois consuls : Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos.
Letizia est enfin rassurée. Elle peut rentrer chez elle. La journée essentielle sest finalement bien terminée.
Une grande période dactivité commence pour le clan des Bonaparte.
Letizia est heureuse car tout va bien pour lensemble de ses enfants : Napoléon est devenu Premier Consul et, à linstar de Louis XIV, tient entre ses mains le pouvoir central. Il réside au Palais du Luxembourg.
Lucien est récompensé pour son rôle déterminant en brumaire. Il est nommé ministre de lIntérieur.
Joseph sera membre du Corps Législatif, bientôt en charge de négocier la paix avec les Etats-Unis dAmérique.
Louis, qui fait carrière dans la cavalerie, est nommé colonel commandant le cinquième dragons et il na que vingt ans.
Jérôme, qui na que quinze ans, quitte son collège pour entrer dans la marine comme aspirant.
Enfin Caroline, qui vient davoir dix-sept ans, commence un roman damour avec le général Murat et, pour le mariage, obtient laccord de Napoléon et de Letizia, laquelle connaissait et appréciait Murat depuis sa visite à Marseille pendant la campagne dItalie.
Plébiscité par les Français lors du vote de la nouvelle constitution, Bonaparte raffermis encore son autorité et sinstalle aux Tuileries, au cur de Paris. Letizia sent bien que la puissance du Premier Consul va envahir tout le palais et refuse dy habiter, préférant partager une belle propriété que son frère Fesch vient dacquérir, rue St Lazare, où il amasse la plus célèbre galerie de tableaux européenne. Pour sa part, Letizia juge plus sage de faire des économies pour être à même daider le clan. Elle est toujours la puissance tutélaire prête à aider ceux de sa lignée qui se trouvent momentanément dans le besoin, ce qui arrivera plus dune fois. De plus, elle ne tolérera jamais que lon attente à la réputation de ses enfants. Au lendemain de Marengo, Fouché, ministre de la police, en fera lexpérience après avoir calomnié Lucien à propos de ses divergences de vues avec le Premier Consul, son frère. Ce sera la source dune violente colère de Letizia dans le cabinet même de Napoléon. Dailleurs, la fin de lannée 1800 ne voit pas se calmer les dissensions familiales et notamment les querelles de préséances auxquelles se livrent Joséphine et son implacable belle-mère.
Un événement politique majeur va intervenir en juillet 1801 puisque le Concordat est signé avec la satisfaction de tous les bons catholiques et, par conséquent, des royalistes. Le rétablissement de la religion catholique, bannie sous la Révolution, fera éprouver à la mère des Bonaparte une joie sans bornes, lamenant même à considérer que cette action politique est celle quelle approuve le plus dans luvre de son fils. On ne peut dire que le Concordat ait été luvre de Letizia, mais il est certain quelle y a poussé de toute son influence.
A cette époque, Letizia ne peut que consentir au mariage de Louis avec Hortense de Beaharnais, tandis que le remariage de Pauline, veuve de Leclerc mort à St Domingue, avec le richissime prince Borghese emplit son cur dune immense satisfaction.
Dans le même temps, le pape Pie VII ordonne la promotion de Joseph Fesch au cardinalat et, désormais, le frère et la sur seront toujours daccord pour prendre le parti du Vatican, Letizia ayant toute sa vie estimé que la soumission à Rome est un article de foi.
Mais Letizia va bientôt connaître un grand chagrin quand survient la brouille entre Napoléon et Lucien au sujet de son remariage avec la veuve Jouberthon, remariage qui a déjà été évoqué ci-dessus.
MADAME ENTRE NAPOLEON ET LUCIEN
Napoléon était très mécontent de ce mariage qui avait pour conséquence une rupture avec le plus brillant de ses frères. Lucien sétait évidemment mis dans son tort, mais Letizia, qui nadmettait aucune fissure dans les relations familiales, va prendre parti en sa faveur puisque Lucien se trouve être le plus malheureux de ses enfants. De plus, Letizia na rien à redire sur Alexandrine : ni à son origine, ni à sa conduite.
Devenu Consul à vie, Napoléon fera tout pour amener Lucien à revenir sur sa décision : fauteuil à lInstitut, siège au Sénat, plaque de Grand Officier de la Légion dHonneur etc... Lucien résiste et refuse obstinément de se péarer de la femme quil aime.
Dans ces conditions, les choses vont se gâter en 1804 qui sera lannée du sacre et, pour Letizia, une longue année de tristesse. Auparavant, en 1803, le fameux complot dit de la machine infernale contre Bonaparte, ourdi par Pichegru, Moreau et Cadoudal, avait échoué et entraîné, par contrecoup, lexécution du duc dEnghien qui fit couler beaucoup dencre. Notons que le duc avait trouvé en la personne de Letizia un défenseur énergique et que les interventions de celle-ci faillirent sauver laristocrate. Quoi quil en soit, Bonaparte, une fois de plus, sortait grandi de cette aventure. Avec le concours de Talleyrand, Fouché et Cambacérés, il pouvait désormais envisager le trône impérial. Dans ces conditions, il ny avait plus de place pour lentêtement de Lucien autour du maître de la France, une situation que seul lexil pouvait résoudre. Chacun a donc fait montre dun attachement opiniâtre à son sentiment et, à juste titre, a-t-on pu parler de drame corse à propos de cette affaire familiale.
Lucien quitte la France, va sinstaller à Rome et sera bientôt rejoint par sa mère qui prend ainsi ouvertement position en faveur de Lucien et, par la même, donne tort à Napoléon.
Elle est reçue dans les Etats du pape avec la plus grande distinction. A son arrivée à Rome, Pie VII lui fait élever une tribune dans la cathédrale Saint-Pierre, de la même taille que celle de la reine de Sardaigne. Elle est ensuite présentée au pape par son frère le cardinal Fesch. Dès lors, elle sera considérée par le Sacré Collège et les cardinaux comme une autorité souveraine.
Informé de ces événements, Napoléon remercie chaleureusement le pape et néprouve aucune réaction hostile en raison de lattitude de sa mère dans laffaire de Lucien car Letizia avait préalablement décidé de se rendre en Italie pour rejoindre sa fille Pauline Borghese.
Installée confortablement au palais Corsini auprès de son frère, elle apprend que les projets de restauration impériale se précisent et en prend ombrage suivant ainsi largumentation de Lucien qui voudrait conserver le régime républicain, car ils ne se rendent pas compte que lentrée de Napoléon dans les monarchies européennes mettra fin à lisolement de la France né de lexécution du roi Louis XVI.
Au chapitre des frasques matrimoniales, signalons une autre affaire qui vient troubler le conseil de famille. Jérôme, le plus jeune enfant qui est dans la marine, se trouve aux Etats-Unis dAmérique. Lors dune visite à Baltimore, il est présenté à la ravissante fille dun riche armateur, le sieur Patterson. Un petit roman damour sébauche et le mariage intervient, alors que Jérôme na pas encore vingt ans et a négligé de demande lautorisation à sa mère, ce qui rend illégale cette union devant le droit français. Belle colère du Premier Consul et désolation de Letizia qui trouve que ses enfants ont la manie des mariages conclu sans prévenir leur mère.
Le 18 mai 1804 un sénatus-consulte est proclamé et prévoit que le Gouvernement de la République est confié à un Empereur. La dignité impériale est héréditaire dans la descendance de Napoléon, Joseph et Louis. De leur côté, Lucien et Jérôme sont exclus de la succession au trône, tandis que les surs constatent quelles ne recueillent pour lheure aucun avantage.
Cet événement majeur dans lhistoire du clan Bonaparte est amèrement ressenti par Letizia, laquelle constate que la brouille entre lEmpereur et Lucien a pris des proportions constitutionnelles, ce qui narrange pas les choses. Nous sommes toujours en pleine histoire corse !
Ayant toutefois accepté de se plier au système, Letizia recevra un titre ainsi formulé : Son Altesse Impériale Madame Mère , accompagné darmoiries dazur à laigle dor empiétant un foudre du même . En outre, son rang dans les préséances de lEmpire sera le premier, à droite de lEmpereur, avant les princes et son traitement annuel, tous avantages confondus, sélèvera à 1 000 000 de francs, somme qui va lui permettre de faire de larges économies et de nombreux placements rentables. Napoléon lui donne également une maison , savoir : un grand aumônier, deux chapelains, une dame dhonneur, un grand chambellan, des médecins et des dames de lecture.
Peu habituée à létiquette, Madame Mère tempête, proteste, pleure : la générosité de son fils lui semble une source de dépenses inutiles. De son côté, Napoléon lui reproche de ne pas mener le train correspondant à son rang : Ma mère est une bourgeoise de la rue Saint-Denis , soupire-t-il. Mais connaissant le caractère de sa mère, il a prix soin de ne pas la séparer de la fidèle Saveria. Cette corse de caractère, amie de toujours de Letizia, qui se sent exilée à Paris, est promue au titre dintendant officieux et mène tout le monde à la baguette.
La cérémonie du sacre a lieu le 2 décembre 1804. Ce jour là, Madame Mère se trouve toujours en Italie où elle boude lévénement. Cela nempêchera pas le peintre David de fixer Letizia sur la toile du couronnement et de la placer au balcon, au centre du tableau, obéissant ainsi à Joséphine qui trouve que cest bien plus gentil ainsi .
De retour à Paris, Letizia, qui a refusé de vivre aux Tuileries ou dans un quelconque palais national, achète à Lucien le somptueux hôtel de Brienne pour la somme de 600 000 francs et elle va désormais y résider.
Cette notre demeure, qui est aujourdhui le siège du Ministère de la Défense, est située en plein centre du faubourg Saint-Germain.
A lépoque (nous sommes maintenant en 1805), Letizia a 55 ans. Elle mesure cinq pieds de haut (soit 1,62m). En vieillissant, elle a perdu un peu de sa taille. Ses pieds et ses mains étaient la perfection même. Tous, à Paris, les ont remarqués. Elle a encore toutes ses dents et sa simplicité rehausse le charme de lensemble. De sa beauté autrefois célèbre, elle conservera la fraîcheur du teint, de grands yeux noirs et le sourire irrésistible des Bonaparte. Toujours vêtue de noir, à la dernière mode, son élégance discrète est irréprochable.
Nous sommes en 1805, lannée du couronnement de Napoléon comme roi dItalie, lannée dAusterlitz, mais aussi lannée de Trafalgar qui assurera à lAngleterre la maîtrise des mers.
Cette année là, Madame Mère est officiellement chargée de protéger les établissements de bienfaisance de lEmpire. Elle sera très efficace dans ces fonctions quelle prendra très au sérieux et dans lesquelles elle sinvestira totalement. Autres marques dattention impériale, le Trianon lui est attribué en même temps que le château de Pont près de Brienne, où elle résidera désormais plusieurs mois par an, au grand désappointement des dames de sa suite, dont laure Junot, duchesse dAbrantès, qui éprouvait pour une très grande affection.
Cette période sera néanmoins bien morose pour Letizia qui verra les rapports entre Napoléon et Lucien se dégrader encore pour sachever sur une rupture quasi définitive. En outre, les fréquentes campagnes militaires de lEmpereur lui font craindre le drame à tout moment car elle sait que son fils, sur-le-champ de bataille, prend tous les risques.
LES TEMPS DIFFICILES
En 1808, Napoléon règle les affaires dEspagne en souffrance depuis 1806. La dette espagnole envers la France ne peut être remboursée par Charles IV qui offre sa couronne à Napoléon. Celui-ci la place sur la tête de Joseph précédemment roi de Naples. Le système est devenu de plus en plus monarchique, ce qui ne plaît pas à Madame qui sent bien que tout cet édifice est fragile. Elle le dit à Napoléon en tête-à-tête, mais sabstient de toute critique. A son tour, Louis devenu roi de Hollande à son corps défendant, devient beaucoup trop hollandais au goût de lEmpereur pour qui les rois sont avant tout des subordonnés.
De son côté, joseph devient roi de Westphalie. Et sil se montre plus docile envers son frère, il fait preuve de faiblesse avec ses sujets. Madame explique à lempereur que les rois de sa fabrication nont pas un passé héréditaire assez lourd pour entraîner lobéissance complète de leurs sujets. Elle fait preuve, en cette occasion, dun grand sens politique que Napoléon sera le premier à apprécier.
Après Wagram, Napoléon rentre à Paris bien décidé à divorcer et à épouser Marie-Louise dAutriche. Le mariage a lieu le 1er avril 1810. Lévénement, on sen doute, renvoie à larrière plan les difficultés du clan. Mais Madame, qui suit son idée, trouve que cette union est quelque peu disproportionnée et surtout peu assurée pour un avenir quelle juge difficile, obéissant ainsi à son bon sens de mère corse qui lui fait apprécier sainement la situation et lon sait que, malheureusement, lavenir lui donnera raison.
Pour lheure, Letizia est désespérée en apprenant que Lucien, qui avait voulu sexiler en Amérique, est fait prisonnier à Malte par les Anglais qui le garderont en résidence forcée, en Angleterre, pendant quatre ans.
La suite de laffaire Lucien étant ainsi reportée à une date ultérieure, Madame Mère va prendre en charge Louis qui est maintenant lobjet des foudres de lEmpereur. Ce dernier na pas tort car Louis est en réalité un grand malade dont la responsabilité est atténuée dautant. Sa gestion du royaume de Hollande est telle que Napoléon se trouve dans lobligation de le déchoir de son titre le 3 juillet 1810 et il en profite même pour annexer tous les Pays-Bas à lEmpire français ! Placé sous la surveillance de sa mère, Louis ne commettra désormais aucune faute susceptible de sattirer les foudres impériales.
Décidément Napoléon ne peut plus compter sur ses frères car, outre Lucien et Louis, Joseph ne se montre pas très habile en Espagne où il accumule de graves bévues, tandis que Jérôme, en Westphalie, se montre dune légèreté déconcertante. Aussi, la naissance du roi de Rome le 20 mars 1811 affermit le désir de lEmpereur de se passer de ses frères dans son système de gouvernement.
Letizia décide donc dintervenir estimant à juste raison que ses fils, devant leurs difficultés, auront besoin de toute son aide lorsquils auront à solliciter le secours de Napoléon.
Mais les temps véritablement difficiles vont commencer en 1812 avec la campagne de Russie dont on connaît les conséquences. Aussi, quand lEmpereur rentre à Paris, il ne peut cacher à quiconque létendue du désastre. Il va donc voir autour de lui séloigner les artisans des gloires passées qui ne songent quà sauver ce quils ont acquis pendant les belles années.
Début 1813, suivant une volonté plusieurs fois exprimée par sa mère, Napoléon règle le conflit qui loppose au Vatican et rend au Saint-Père ses Etats Pontificaux conquis par les armées impériales. Madame Mère triomphe discrètement suivant son habitude et part se reposer au château de Pont quelle aime pour la sérénité et la paix que cette demeure lui apporte. Rentrée à Paris à lautomne, cest lannonce du désastre de Leipzig qui lattend, une amère défait qui sonne le glas de larmée napoléonienne dans la campagne dAllemagne.
Napoléon, avec les débris de son armée, franchit le Rhin après avoir bousculé les Bavarois à Branau, mais lEmpire doccident a vécu.
Dans ces circonstances, Madame va continuer à faire front jusquà labdication de son fils. La scène finale se jouera à Paris quand il sera décidé que Marie-Louise et le roi de Rome quitteront la capitale avec les princes, ce qui laissera le champ libre aux Bourbon.
Une page dhistoire de France est désormais tournée.
MADAME SE REFUGIE A ROME AVANT DE REJOINDRE LILE DELBE
En avril 1814, Letizia et son frère se mettent en route pour Rome via le Mont-Cenis où ils rencontrent le pape Pie VII, lequel leur souhaite la bienvenue en leur garantissant lhospitalité à Rome.
Quelques jours auparavant, le traité de Fontainebleau a accordé à Napoléon la souveraineté de lîle dElbe, où il va immédiatement sétablir, tandis que les membres de la famille conservent titres et pensions et que Madame se verra assurée dun revenu de 300 000 francs, qui lui permettra de vivre très largement avec son frère.
Arrivés à Rome, Madame et le cardinal sinstallent au palais Falconieri. Toutefois, Letizia ne pense quà une chose : rejoindre Napoléon à lîle dElbe, ce quelle fera le 2 août. Auparavant, elle éprouve une joie immense car elle a retrouvé Lucien à Rome où le pape va lui décerner le titre de prince de Canino.
La bienveillance de sa Sainteté envers la famille impériale est inépuisable et courageuse, Pie VII ne pouvant oublier que Napoléon a rétabli la religion en France.
Ayant retrouvé son fils à Portoferraio, elle sinstalle dans une jolie maison avec terrasse sur la mer. Napoléon, qui est son proche voisin, vient la voir tous les jours et lemmène pour une promenade en voiture.
Madame, contrairement à sa vie parisienne où elle recherchait la solitude loin de la Corse, reçoit volontiers les personnalités et préside même la plupart des soirées officielles offertes par son fils. Elle est en paix dans une petite ville qui lui rappelle Ajaccio, avec son Napoléon auprès delle. Elle est même très heureuse de puiser largement dans son trésor personnel, qui est devenu très important, pour supporter le gros des dépenses et lentretien des troupes qui sélèvent tout de même à 1200 hommes. On peut en conclure que lavarice de Madame est devenue une légende sans fondement. LEmpereur est même obligé de surveiller les dépenses de sa mère pour éviter quelle se ruine !
Ayant perdu à Paris ses fidèles suivants, Madame remarque Rosa Mellini, la charmante fille dun colonel Elbois et lengage en qualité de demoiselle dhonneur. Rosa deviendra aussi sa meilleure amie et les deux femmes ne se sépareront jamais.
La vie quotidienne à lîle dElbe est paisible et monotone pour Napoléon qui sy ennuie. LEmpereur déchu constate que Louis XVIII ne respecte pas les clauses du traité de Fontainebleau puisque, notamment, la rente annuelle promise nest pas versée. Il apprend que Talleyrand intrigue pour quon le déporte dans une île lointaine. En outre, les nouvelles de France font état dun mécontentement général qui, dans le peuple et larmée, fait regretter lEmpereur.
Un soir, en tête-à-tête avec sa mère, Napoléon lui annonce son intention de partir pour la France et lui demande son avis. Cest une véritable scène cornélienne qui se joue entre Letizia et son fils. Oubliant quelle est sa mère, elle lui conseille la solution héroïque, au risque de mourir les armes à la main.
Fin février 1815, lEmpereur sembarque avec sa petite armée, laissant momentanément sa mère dans lîle. Dès son arrivée à Paris, il la rappellera auprès de lui. Après un voyage long, difficile et épuisant pour une femme de 66 ans, elle arrive à Paris le 1er juin.
LA DEUXIEME ABDICATION ET LE RETOUR A ROME
Le 21 juin 1815, Napoléon rentre à lElysée après la défaite de Waterloo. Il y retrouve sa mère et la reine Hortense noyées de chagrin. Lucien est là, à côté de son frère. Cest lui qui manifeste le plus dénergie. Il conseille de dissoudre la Chambre des représentants, mais ceux-ci, en majorité orléanistes, réussissent à imposer labdication en faveur du roi de Rome, ce qui est une illusion. Les Bourbon sont déjà en route et Louis XVIII reprend son trône.
Napoléon et Letizia se retirent à la Malmaison jusquau 19 juin. LEmpereur pense pouvoir gagner lAmérique dont lopinion ne lui est pas hostile.
La séparation de la mère et du fils a lieu en présence du grand acteur Talma. Napoléon monte en berline pour faire route sur Rochefort. Il ne reverra jamais plus sa mère.
On connaît la suite : le Bellerophon, lAngleterre et la déportation à Sainte-Hélène.
Le 13 juillet, Letizia et son frère le Cardinal quittent Paris pour Rome. A lissue dun voyage difficile où chaque séjour est difficilement toléré par les diverses autorités étrangères, les exilés sont accueillis par Pie VII, admirable de générosité, qui leur manifeste mansuétude et protection. Madame est donc autorisée à descendre au Palais Falconieri quelle occupera avec son frère jusquen 1818 malgré les méchancetés et mesquineries de lAmbassadeur de France à Rome, Monsieur de Persigny. Désavoué par le Pape, le diplomate ninsistera pas.
Quand Letizia a enfin appris que son fils était à Sainte-Hélène, elle demande à le rejoindre et ne recevra aucune réponse des anglais lesquels, faisant preuve dune incroyable goujaterie, sarrangent pour que la première lettre de Letizia ne parviennet à son fils que le ... 29 mai 1916 ! Par contre, les envois dargent parviennent généralement à bonne destination dans des délais raisonnables.
LES DERNIERES ANNEES
En juillet 1817, Madame reçoit les rumeurs alarmantes sur les conditions climatiques de Sainte-Hélène. Folle dinquiétude, elle entreprend dalerter les plus hautes autorités et sadresse évidemment au Pape. Pie VII, toujours plein de bons sentiments pour Letizia, sadresse au Régent dAngleterre attirant son attention sur la santé déclinante du prisonnier en raison du climat. Chose inimaginable, le Saint-Père nobtient pas la moindre réponse, ne serait-ce quun mot de courtoisie.
En décembre 1818, après sêtre installée au palais Rinuccini, près de la place de Venise, Letizia éprouve une atroce émotion puisque la presse romaine annonce la mort de Napoléon. Aussitôt après, la même presse publie un démenti qui ne manque pas de provoquer aussi chez cette vieille dame une amère désillusion en constatant que nulle autorité na eu la courtoisie de linformer officiellement de cette erreur dinformation. Madame Mère commence à vieillir et supporte mal les mauvais traitements psychologiques dont on laccable, dautant que, sétant adressée à la Sainte Alliance à la faveur du Congrès dAix la Chapelle afin que lEmpereur déchu, désormais inoffensif pour lEurope, reçoive un meilleur traitement sous un climat plus sain, elle navait reçu quune fin de non recevoir définitive de la part des Souverains qui gouvernaient désormais lEurope.
Dans ce climat hostile, il ne restait plus à Letizia quà se cloîtrer dans son palais avec son frère le Cardinal. Bien vite, le comportement de lun et de lautre dans le domaine du mysticisme va avoir des conséquences aussi graves quinattendues.
Autorisés à envoyer à Sainte-Hélène un bon ecclésiastique catholique et un médecin compétent, Madame et le Cardinal refusent lenvoi de gens de qualité et choisissent labbé Buonavita, vieil ecclésiastique corse en très mauvaise santé auquel on adjoint labbé Vignali, dune ignorance notoire et dune incompétence totale pour ce qui a trait à la mission qui lui incombe. Pour le médecin, on dispose dun praticien éprouvé qui connaît bien lEmpereur, le docteur Foureau. A la stupéfaction générale, Fesch refuse Foureau et choisit un certain Antommarchi dont on apprit plus tard quil nétait quun vague préparateur en dissection !
La famille impériale a beau intervenir, Buonavita, Vignali et Antommarchi sembarquent pour Sainte-Hélène.
Quoique invraisemblable, lexplication de cette attitude existe : En 1818, Letizia et Fesch croient fermement que Napoléon a quitté Sainte-Hélène par suite dune intervention divine et ils essayent, par tous les moyens, de persuader leur entourage de la réalité de cette singulière illusion. En fait, ils tiennent ce rêve tout éveillé dune voyante du genre visionnaire qui passe pour communiquer avec la Sainte-Vierge. Cest lexplication folle de leur attitude. Ils sont sous linfluence dune pythonisse autrichienne venue pour exploiter la tendresse dune vieille mère pour son fils dans le malheur qui, depuis près dun an, demeure cloîtrée dans un climat tout à fait anormal.
Pendant ce temps, à Sainte-Hélène, Napoléon se demande pourquoi sa famille lui a envoyé trois hommes de si mauvaise qualité pour les soins de son âme et de son corps.
Cest le 16 juillet 1821 que lon apprend à Rome la mort de lEmpereur décédé à Longwood le 5 mai, à 18 heures. Lentourage de Madame fait écran autour delle pour quelle ignore la fatale nouvelle. Mais, le 22 juillet, il faut bien se résoudre à lui dire la vérité. Madame pousse un cri terrible et sévanouit. Revenue à elle, Letizia est comme anéantie. LEmpereur Napoléon est mort. Pour elle, cest la fin du monde.
Après un mois de silence, elle écrit au Premier Ministre britannique, Lord Castlereagh, pour que lui soient rendus les restes de son fils qui, par son fameux testament, avait exprimé le désir de reposer sur les bords de la Seine au milieu de ce peuple français quil a tant aimé. Voici quelques extraits de cette requête déchirante :
La mère de lEmpereur vien réclamer de ses ennemis les cendres de son fils. « Il na pas besoin dhonneurs, son nom suffit à sa gloire, mais jai besoin dembrasser ses restes inanimés. Au nom de la justice et de la charité, je vous conjure de ne pas refuser ma prière. Jai donné Napoléon à la France et au monde, au nom de Dieu, de toutes les mères, je viens vous supplier, malade, quon ne me refuse pas les cendres de mon fils.
Letizia ne recevra aucune réponse de Castlereagh qui se suicidera un jour, peut-être pour se punir de sa mauvaise action. On reste toutefois confondu devant une pareille infamie.
Désormais, pour Letizia, lexistence est difficilement murée dans un chagrin sans retour. Elle souffrira longtemps, beaucoup plus longtemps que lexil de Napoléon puisquelle lui survivra quinze ans. Le palais Rinuccini est devenu un sanctuaire du silence demeuré sombre et noir les soirs des grandes fêtes. Madame ne sort que pour se rendre à la messe et vit dans sa chambre entourée des souvenirs de famille et notamment le buste de Napoléon, le portrait en pied de son mari et les portraits de tous les siens. Il y a également le buste du roi de Rome, bel enfant prisonnier de lAutriche.
Madame nen finira jamais avec les deuils. En 1820, Elisa meurt à Trieste, en 1824, disparaît Eugène, en 1825, la charmante Pauline séteint à Rome.
En 1830, Letizia se brise le col du fémur dans une mauvaise chute et reçoit lextrême onction entourée de la plupart des survivants de sa famille. Par une sorte de miracle, elle se rétablit, mais ne peut plus marcher. A quelques temps de là, elle devient définitivement aveugle par suite dune double cataracte.
En 1832, le malheur va la frapper à nouveau : le roi de Rome, épuisé par la phtisie, séteint à Vienne au milieu de sa famille autrichienne. A Rome, cest le désespoir le plus profond puisquil ny a plus despérance pour les Bonaparte. Comment Letizia aurait-elle pu imaginer que le fils de Louis relèverait un jour le trône et deviendrait un grand souverain sous le nom de Napoléon III ?
Fin janvier 1836, Madame souffre dun refroidissement intense avec violent accès de fièvre. Fesch appelle ses meilleurs médecins qui se trouvent pessimistes. Letizia, qui a toute sa tête, demande que lui soient administrés les derniers sacrements. Jérôme et Lucien sont à son chevet, tandis que Joseph ne peut quitter lAngleterre, que Caroline se voit refuser la permission de venir à Rome et que Louis, malade à Florence, ne peut voyager.
Le 2 février 1836, Letizia paraît sendormir. Quand les siens se penchent sur elle, Madame a cessé de respirer. La même année, au centre de Paris, lArc de Triomphe de Napoléon est enfin achevé.
Ainsi séteignit, à près de 87 ans, Marie-Letizia Bonaparte, mère de lEmpereur Napoléon 1er, grand-mère de lEmpereur Napoléon III, mère du roi Joseph dEspagne, du roi Louis de Hollande, du roi Jérôme de Westphalie, de la reine Caroline de Naples, de la grande-duchesse Elisa et de la princesse Pauline.
Tous ces titres accumulés sur cette femme antique navaient en rien altéré la simplicité de ses murs ni laustérité de son attitude dans la gloire comme dans ladversité. Son testament partageait tous ses biens (environ 3 000 000) entre ses enfants. Les trésors quon lui attribuait nexistaient que dans limagination du public le moins informé.
Elle légua son cur à la ville dAjaccio où ses cendres, ainsi que celles du Cardinal Fesch et du prince de Canino, fils de Lucien, reposent à la Chapelle Impériale sur décision de Napoléon III en 1857. Rappelons quau lendemain de son décès, après une modeste cérémonie religieuse à Rome, son cercueil fut transporté dans la petite ville étrusque de Tarquinia, près de Civitavecchia, où le Consul de France, Henri Beyle, plus connu sous le célèbre pseudonyme de Stendhal, commençait à écrire ses Mémoires sur Napoléon. Dans cette exquise bourgade aux hautes maisons médiévales et aux tombes polychromes, le corps de Letizia fut inhumé dans léglise des Dames de la Passion.
Que reste-t-il de cette femme admirable sinon un exemple immortel de simplicité, de noblesse et de stoïcisme chrétien ? Letizia dont le Pape Pie VIII disait : Cette sainte femme est digne de la vénération des princes de la terre .
Paul ANTONINI
Mai 1996.