LACTUEL SYSTEME DECRITURE
DE LA LANGUE CORSE
Les traces de langue corse sont fréquentes et anciennes dans les textes de responsables locaux : que ces textes soient rédigés en latin tardif ou dans une langue en formation qui deviendra (mais nest pas encore) la langue italienne : traces lexicales ou syntaxiques.
Si lon veut parler précisément de langue corse, il convient de se référer à A sirinata di Scapinu insérée dans la Dionomachia que publia Salvatore Viale en 1817. Pour des raisons historiques et culturelles connues, Salvatore Viale écrivait en italien. A sirinata di Scapinu est écrite en langue corse. Pour les mêmes raisons historiques et culturelles, le système graphique adopté est celui de la langue italienne.
Dans lentre-deux-guerres, le système se précise, en particulier par lintervention de divers acteurs dont Paul Arrighi qui dirigeait la revue Lannu corsu , Petru Rocca qui dirigeait A muvra , Santu Casanova, directeur de A tramuntana , dautres encore.
Cest le système adopté par Mathieu Ceccaldi dans son Anthologie de la littérature corse et dans son Dictionnaire corse de la pieve dEvisa. Nous sommes toujours très proches du système italien, certains écrivains de lépoque étant souvent des italianistes, comme Paul Arrighi.
Le système corse se caractérise toutefois par la présence de groupes de consonnes originaux :
Chj _ chjamà : appeler, chjodu : clou (Prononciation : tyamà, tyodu) ;
Ghj _ ghjornu : jour, aghju : jai (Prononciation : dyornu, adyu) ;
Sgi _ sgiò : monsieur, casgiu : fromage (Prononciation : jo).
Soi dit en passant, le mot sgiò na rien de mystérieux, il vient tout bonnement du latin seniore(m) comme lancien français sieur (monsieur), le génois sciu, le lombard scior, le toscan et le romain sior ou sor, etc.
Jusquà ces dernières années, on avait tenté de simplifier lécriture du corse en prônant un système plus proche de lorthographe française. On écrivait donc : tiamà, tiodu, diornu, adiu, jo. Un temps pratiqué, en particulier dans la presse locale, cette écriture est abandonnée aujourdhui, lidée ayant prévalu quil valait mieux revenir aux origines historiques de lécriture du corse.
En 1971, Pascal Marchetti et Dominique-Antoine Geronimi publient Intrecciate è cambiarine, ouvrage qui reprend le premier système en le modifiant dans un double souci de se différencier davantage de litalien et de tenter déclaircir le problème délicat de la prononciation de certaines consonnes en corse.
Les Intrecciate sont les groupes chj et ghj. On propose de mêler, à la main ou à la machine à écrire, en les superposant. On obtient ainsi deux lettres nouvelles qui ne sont que des gribouillis. Cette tentative est abandonnée.
Les Cambiarine sont des consonnes qui peuvent, en corse, selon leur position, se prononcer de façon sourde ou sonore. Cela concerne les lettres C (qui peuvent passer à G), F (V), P (B en Corse du nord), QU (GU), S (Z), T (D en Corse du nord). A celles-ci sajoutent le B et le V qui peuvent passer à une sorte de W.
On sait en effet que lon dit : un bancu (B), mais u bancu (W) ; in casa (K), mais a casa (G) ; in Francia (F), mais a Francia (V) ; un pane (P), mais u pane (B en corse du nord, ailleurs le P se maintient) ; in quantità (KW), mais a quantità (GW) ; in sangue (S), mais u sangue (Z) ou bien u sangu ; un tappu (T), (D dans la Corse du nord, ailleurs le T se maintient) ; un vinu (V dans le sud, B dans le centre et le nord), mais u vinu (W dans toute la Corse).
En bref, si la consonne est située après une autre consonne ou laccent tonique, elle se maintient ; si elle est située après une voyelle, elle se sonorise. Ceci est dit brièvement, mais nest pas simple pour autant pour une personne qui souhaite apprendre le corse de façon livresque et qui hésitera toujours. Autre exemple, on aura donc u casgiu (G), un casgiu (K) et cumprà casgiu (K).
Remarquons au passage que ce phénomène de la sonorisation dune consonne à loral par rapport à lécrit est rare en français, mais quon observe tout de même dans le mot "second "qui (cest heureux) ne se prononce pas comme il sécrit.
Lidée des inventeurs de ce dernier système est donc daider à la lecture en inscrivant un accent sur les mots, généralement des monosyllabiques, qui entraînent la prononciation sourde (K, F, etc.).
On aura donc : e = les ; a = la
è =et ; à = à
hè = il est ; hà = il a
Exemples :
e casgiaghje (G) : les formes à fromage a famiglia (V) : la famille
pane è casgiu (K) : pain et fromage ; à famiglie sane (F) : par familles entières
hè casgiu (K) : cest du fromage ; hà finitu (F) : il a fini
Le principe est donc décrire le mot toujours dans sa forme originelle étant entendu que sa prononciation variera comme il a été dit.
Il faut encore remarquer quau début dun mot, le groupe Ghj, lorsquil est précédé de larticle u, a, e, i cest-à-dire dune voyelle, passe à la prononciation Y. On aura donc : un ghjornu (diornu) : un jour, mais u ghjornu (yornu) : le jour.
Les corsophones évoluent plus ou moins à leur aise dans cette affaire. Le pointu moyen a du mal. Il faut tout de même préciser quexpliquées de façon moins succincte, ces difficultés se surmontent facilement et que les moyens actuels y aident considérablement (cassettes, laboratoire de langue, etc.).
Il reste que, pour les Corses eux-mêmes, ce système graphique surprend et sa lecture nest pas spontanée étant donné son éloignement du système graphique français. Cest une de ses difficultés.
Il y en a dautres. Celle-ci par exemple. Il est convenu quun mot sécrit selon son étymologie. Un vinu se prononcera avec un V dans le sud, mais avec un B dans le nord et le centre. On lécrira avec un V à cause de son étymologie. Soit. Ainsi, le mot musica se prononce avec un G, mais on lécrit selon son étymologie. De même pour figura qui se prononcera (et sécrit souvent) fiura dans le Nord. Mais tavula (italien : tavola) peut sécrire avec un B sans que la prononciation change (latin : tabula).
On a aussi tola qui dérive du latin tabula, comme fola, du latin fabula. Il en est de même pour nivulu ou nibulu (nuage), pour cavallu ou caballu (latin : caballum). Ceci vient du fait que V et B se prononcent de la même façon lorsquils sont entre des voyelles.
On remarquera ici que lusage est resté dans certains cas proches de litalien (tavola, cavallo) alors que ce nétait pas nécessaire et que lon aurait pu se caler sur létymologie latine (tabula, caballum) sans que la prononciation en soit affectée. Lhistoire en a décidé autrement.
Mon intention nétait pas de compliquer les choses. Je constate tout de même que jy ai grandement réussi.
On trouve actuellement des textes écrits, selon leur époque, daprès trois systèmes, mais surtout selon le premier et le troisième. Les textes actuels sont écrits selon le dernier en date. Il est actuellement couramment employé à lécole, au lycée et à luniversité. Quelques hésitations se manifestent encore, mais il en va de même pour lorthographe française.
Il faut avoir connu lexpérience de devoir expliquer à des étrangers quun couvent et des poules qui couvent sécrivent de la même façon. Et que répondre à des jeunes espagnols qui vous font remarquer que dans le mot "oiseaux" aucune des lettres ne se prononce ? Noublions pas non plus lorthographe et la prononciation anglaise.
Le système actuel permet à qui veut de lire et décrire en langue corse. Il rend compte de la prononciation et permet de respecter les variantes que lon trouve dans les trois zones (en gros) de lîle : lingua suprana, lingua mizana, lingua suttana.
Le temps est passé où les querelles décriture empêchaient décrire.
Antoine OTTAVI
Février 1996.